Non-alignement: doctrine de liberté ou posture impossible ? (2/5)

Série éditoriale “Bandoeng 1955 → Afrique 2026” (2/5)
(du refus d’inféodation à l’art du multi‑alignement dans un monde multipolaire)

Le non-alignement revient. Pas comme une relique de la guerre froide, mais comme un réflexe de survie stratégique dans un système international où l’alignement redevient une injonction économique, sécuritaire, technologique ou narrative. En 1955, à Bandoeng, il signifiait un refus absolu de toute inféodation à une puissance. En 2026, il est souvent décrit, parfois caricaturé, comme du “ni ni”, de l’ambiguïté, ou de l’opportunisme. Pourtant, l’Afrique n’a jamais autant eu besoin d’une doctrine de liberté de manœuvre, à condition de la moderniser, de la financer et de l’institutionnaliser.[1]

En 1955: le non-alignement n’est pas une neutralité, c’est une souveraineté

À Bandoeng, l’idée n’est pas de s’asseoir au milieu et d’attendre. Elle est de sortir de la logique des blocs en affirmant: nous ne serons ni instruments, ni zones d’influence, ni terrains d’essai. La formule la plus nette dans notre corpus est celle-ci: le non-alignement est une politique définie comme refus de toute inféodation à une quelconque puissance.

Le communiqué final de 1955 (accessible via les archives européennes) rappelle que Bandoeng produit aussi une charte de relations internationales: respect de la souveraineté, non-ingérence, coopération, règlement pacifique des différends, bref, une architecture morale et politique. On oublie trop souvent que ce non-alignement est né dans une réalité brutale: la décolonisation inachevée, la pression des grandes puissances, la dépendance économique, et l’obsession de sécurité.

Point clé : le non-alignement n’est pas l’absence de position. C’est la priorité donnée à l’autonomie, dans un environnement qui veut vous assigner une appartenance.

Pourquoi la critique “posture impossible” n’est pas entièrement fausse

Soyons rigoureux: le non-alignement a toujours eu une fragilité structurelle. D’abord parce que les États qui le revendiquent sont rarement autosuffisants en capitaux, en technologies, en sécurité, en logistique. Ensuite parce que la scène internationale punit la dissidence quand elle n’est pas adossée à une capacité de négociation (coalitions, marchés, armées, monnaies, normes).

La critique “posture impossible” devient vraie dans trois cas. Quand le non-alignement est seulement discursif: grandes déclarations, mais dépendances intactes (dette, devises, chaînes logistiques, armement). Quand il n’y a pas d’unité régionale: parler “au nom de l’Afrique” sans mécanismes de coordination produit des positions molles, contournables, et parfois contradictoires. Quand il devient une excuse à l’inaction: “nous ne choisissons pas” au lieu de “nous choisissons nos intérêts et nos lignes rouges”. Dans ces conditions, le non-alignement n’est plus doctrine : il devient vulnérabilité.

De la bipolarité à la multipolarité: le non-alignement change d’ennemis

Le monde de 2026 n’est pas celui de 1955. La pression n’est plus seulement Est/Ouest: elle est réseau contre réseau, normes contre normes, infrastructures contre infrastructures, monnaies contre monnaies, récits contre récits. Deux dynamiques illustrent ce basculement. En premier lieu, L’institutionnalisation du “Sud” dans des formats de gouvernance. l’Union africaine est devenue membre permanent du G20 en 2023, signal d’une montée en statut, mais aussi d’une responsabilité: peser exige de parler clair, collectivement, et en amont. En second lieu, l’expansion d’ensembles alternatifs et hybrides. L’élargissement des BRICS (membres additionnels en 2024) et la création de catégories de “pays partenaires” ensuite témoignent d’une multipolarité d’adhésions graduelles, modulables, parfois réversibles.

La multipolarité ne signifie pas “plus de liberté” automatiquement. Elle signifie aussi plus de vendeurs, mais également plus de contrats, plus de dépendances possibles, plus de sanctions croisées, plus de risques d’extraterritorialité.

Le concept opératoire de 2026: du non-alignement au “multi-alignement”

Ce que beaucoup d’États pratiquent aujourd’hui n’est pas le non-alignement classique, mais ce que plusieurs analyses appellent multi alignement: choisir des partenaires différents selon les dossiers (sécurité, énergie, commerce, technologie), sans s’enfermer dans une alliance totale.

Ce glissement est crucial. le non-alignement “historique” cherchait surtout à ne pas entrer dans un bloc ; le multi-alignement vise à maximiser les options dans un marché d’alliances fragmentées. Cependant, le multi-alignement peut être une stratégie… ou une simple addition de dépendances. Tout dépend de la capacité à imposer des conditions, à diversifier réellement, à bâtir des alternatives domestiques et régionales.

La question africaine: doctrine de liberté, oui, mais à quelles conditions ?

Pour l’Afrique, la question n’est pas “faut-il s’aligner ?”, mais sur quoi et à quel prix. La doctrine utile en 2026 n’est pas un romantisme. C’est une ingénierie.

Cinq conditions d’un non-alignement africain crédible (version 2026)

  • Une plateforme commune minimale (AU + CERs): définir des lignes rouges continentales (sanctions extraterritoriales, bases, dette, données, minerais stratégiques, etc.). Sans socle commun, chacun négocie seul face à des puissances-coalitions.
  • Une diplomatie économique “hard”: parler G20, dette, climat, commerce avec des positions préparées, chiffrées, soutenues par expertise et données. L’entrée de l’UA au G20 ouvre une porte, elle n’offre pas une voix automatiquement.
  • Une diversification sécuritaire sans dépendance totale: éviter de remplacer une tutelle par une autre. Diversifier et non déléguer sa sécurité.
  • Une souveraineté technologique progressive: données, infrastructures numériques publiques, standards, compétences. Dans la multipolarité, la dépendance technologique est la nouvelle base militaire.
  • Un récit stratégique: non-alignement ne doit plus être défensif (“on refuse”), mais propositionnel (“voici nos conditions de coopération”). C’est exactement l’esprit de Bandoeng: dénoncer mais surtout rebâtir l’ordre international sur des bases nouvelles.

Conclusion: doctrine de liberté ou posture impossible ?

Nous disons: les deux, selon la capacité.

Le non-alignement est une doctrine de liberté si l’on possède des leviers (coalitions, marchés, normes, infrastructures, production de savoir). Il devient posture impossible quand il sert à masquer l’absence de stratégie ou la fragmentation interne.

Dans un monde multipolaire, l’Afrique n’a pas besoin de choisir un camp: elle a besoin de choisir des intérêts, de définir des lignes rouges, et de bâtir des alternatives. Le non-alignement de 2026 n’est pas un “ni ni”. C’est un “oui, mais” : oui à la coopération, mais selon nos termes ; oui au partenariat, mais sans inféodation ; oui à la multipolarité, mais avec une boussole: souveraineté, dignité, développement.

[1]  La Conférence de Bandoeng. (1955). Présence Africaine, N° III(3), 28–44. https://doi.org/10.3917/presa.9553.0028


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