Série “Bandoeng 1955 → Afrique 2026” (5/5)
La bataille de l’indépendance n’est pas finie tant que les savoirs restent dépendants.
Il est tentant de lire Bandoeng comme une simple conférence géopolitique (non-alignement, anticolonialisme, coexistence pacifique). Pourtant, dans les marges de ce grand récit, un autre fil apparaît, discret mais décisif : la culture et l’éducation comme conditions de la souveraineté. Lorsque des délégués africains évoquent la coopération culturelle, les échanges d’étudiants, la circulation des enseignants et des savoirs, ils parlent d’architecture. Une architecture qui forme les élites, qui produit les concepts, qui définit le réel.
En 2026, cette intuition redevient urgente. Dans un monde où la puissance se mesure à la maîtrise des chaînes de valeur, y compris celles de la connaissance (données, brevets, plateformes, IA, industries culturelles), l’Afrique ne peut plus traiter l’université comme un secteur social parmi d’autres. L’université est un ministère de la souveraineté. Elle fabrique la langue du débat public, la compétence des administrations, la capacité d’innovation, la mémoire collective, et donc la place de l’Afrique dans l’ordre mondial.
1955: à Bandoeng, la coopération culturelle est déjà une stratégie de puissance
Le texte publié par Présence Africaine rappelle que les participants de Bandoeng s’engagent au‑delà du refus de la guerre. Ils prennent l’engagement de travailler à une coopération culturelle étroite.
Surtout, l’intervention du représentant du Soudan formule un programme étonnamment moderne. Celui de combiner connaissances et recherches, organiser des échanges d’étudiants et d’enseignants, et faire du Soudan un carrefour des échanges intellectuels entre Afrique, Asie et Méditerranée.
Cette intuition est profonde. L’anticolonialisme politique sans autonomie éducative peut conduire à une indépendance fragile. Car la domination change de forme. Après les garnisons, viennent les programmes, les diplômes, les références, les circuits de publication. Bandoeng pressent que la liberté réelle suppose une capacité à former et à produire du savoir, sur soi, pour soi, et avec les autres, en coopération choisie.
Culture et souveraineté: l’Afrique doit gouverner son imaginaire
Pourquoi la culture est-elle une question de souveraineté ? Parce qu’elle définit la grammaire du possible. Quand un continent ne maîtrise pas ses récits, il finit par adopter les priorités d’autrui. Il répond à des questions qu’il n’a pas posées, avec des mots qui ne sont pas les siens. La culture, au-delà d’être un patrimoine, est aussi la capacité collective à nommer le monde, à organiser la dignité, à produire une vision. C’est exactement l’esprit de l’Agenda 2063, qui assume une “renaissance africaine” et une aspiration explicite à une identité culturelle forte, portée par les Africains et la diaspora.
Les “flagship projects” d’Agenda 2063 montrent d’ailleurs que l’Union africaine place l’éducation, la science et la culture dans la même famille stratégique. Accélérer la croissance et promouvoir l’identité commune en célébrant l’histoire et la culture africaines.
2026: la souveraineté éducative face à quatre défis contemporains
Mobilités et “brain drain”: circulation ou extraction ?
Les échanges universitaires sont ambivalents. Ils peuvent être coopération, ou extraction silencieuse. Dans le contexte actuel, renforcer la mobilité intra-africaine et des partenariats équilibrés devient une priorité. Les débats institutionnels sur l’enseignement supérieur africain soulignent l’enjeu (faible taux d’inscription, nécessité de systèmes de recherche et d’innovation, alignement sur les plans nationaux et sur l’Agenda 2063).
Reconnaissance des diplômes: la technique qui produit l’intégration
Une souveraineté éducative continentale suppose que les diplômes circulent et soient reconnus. Sinon, les talents restent bloqués dans des frontières administratives. Le forum UNESCO sur l’enseignement supérieur en Afrique (Nairobi, 10‑11 décembre 2024) s’inscrit précisément dans cette logique, en lien avec “Campus Africa” et en rappelant l’importance de la Convention d’Addis (reconnaissance des qualifications).
Langues: l’autonomie intellectuelle passe par la langue
L’Afrique demeure le continent de la diversité linguistique. Mais trop souvent, l’espace académique officiel reste captif des langues coloniales. L’Union africaine dispose pourtant d’un instrument dédié : ACALAN, agence spécialisée chargée de promouvoir les langues africaines comme facteur d’intégration, notamment dans l’éducation.
Propriété intellectuelle et industries culturelles: qui possède la créativité africaine ?
La souveraineté culturelle est aussi économique. Sans protection et valorisation des créations, une part de la richesse produite par les industries culturelles et créatives peut être captée hors du continent. Sur ce point, l’architecture de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) inclut un Protocole sur les droits de propriété intellectuelle, adopté en 2023, explicitement orienté vers une approche “développement” et la protection de l’innovation et la créativité africaines.
Des réponses panafricaines qui réactivent l’esprit de Bandoeng
CESA 26‑35: l’éducation comme pilier continental (2026–2035)
La nouvelle Stratégie continentale pour l’éducation (CESA 26‑35) réaffirme l’éducation comme droit humain et comme levier de paix, de cohésion sociale et de transformation économique. Elle met l’accent sur les compétences, les enseignants, le numérique et l’IA, l’apprentissage tout au long de la vie, ainsi que l’éducation en situation d’urgence.
Cette stratégie est exactement “bandoengienne” dans son esprit. Elle ne traite pas l’éducation comme dépense, mais plutôt comme infrastructure de souveraineté.
Pan African University (PAU): l’utopie concrète des échanges continentaux
La Pan African University est l’un des dispositifs les plus proches du rêve de 1955 à savoir une université panafricaine en réseau, avec des instituts régionaux (sciences, gouvernance, eau-énergie, etc.). Son site montre des promotions multi‑pays et un projet explicite. Celui de rendre l’enseignement supérieur africain plus attractif et compétitif.
Dans l’esprit de l’intervention soudanaise à Bandoeng, la PAU est une institution‑carrefour. Une circulation organisée des compétences au lieu d’une fuite des cerveaux.
Programmes de mobilité et partenariats à conditions africaines
Les partenariats internationaux peuvent soutenir la mobilité (youth, universités, recherche). Par exemple, Erasmus+ annonce des projets impliquant l’Afrique subsaharienne, avec un accent sur la mobilité et des échanges.
Cependant, la leçon de Bandoeng reste valable. La coopération doit renforcer l’autonomie, pas créer une dépendance structurelle.
“Pourquoi Bandoeng parlait déjà d’universités ?”, une réponse en une phrase
Parce que l’université est l’endroit où se fabrique la liberté.
liberté de penser (épistémologie),
liberté de nommer (langue),
liberté de produire (science),
liberté de transmettre (éducation),
liberté de créer (culture),
liberté de négocier (diplomatie des savoirs).
Trois propositions “Question Africaine” pour conclure la série
1. Une politique panafricaine de mobilité intra-africaine
Il s’agit d’accorder la priorité à la reconnaissance des diplômes, visas académiques, réseaux de laboratoires, codirection de thèses, circulation des enseignants‑chercheurs. (Bandoeng → “échanges d’étudiants et de personnels enseignants”).
2. Souveraineté linguistique, faire de la langue un outil de développement
Renforcer ACALAN, introduire davantage de langues africaines comme langues de savoir (manuels, recherche, administration), et rendre le multilinguisme fonctionnel dans l’éducation.
3. Souveraineté culturelle et économique, l’Afrique doit posséder sa créativité
Investir dans les industries culturelles et créatives (musique, cinéma, édition, jeux vidéo, design), sécuriser les droits et valoriser les patrimoines via les cadres continentaux (dont la ZLECAf) afin que la culture devienne aussi une chaîne de valeur africaine.
Conclusion: la dernière leçon de Bandoeng
Bandoeng a souvent été résumé à la “voix du Sud”. L’article 5 en révèle l’ossature: la voix n’existe pas sans écoles, sans universités, sans échanges, sans langues, sans institutions de connaissance. En 1955, l’Afrique comprend que la souveraineté politique est fragile si la souveraineté culturelle ne suit pas. En 2026, cette vérité devient un impératif stratégique. La puissance africaine du futur sera éducative, culturelle et scientifique, ou elle sera dépendante.


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