Science, désarmement, développement: la modernité de Gamal Abdel-Nasser (4/5)

Série “Bandoeng 1955 → Afrique 2026” (4/5)

Quand la science devient une politique de paix — et un instrument de souveraineté africaine

En 1955, au cœur de la conférence de Bandoeng, Gamal Abdel-Nasser, ancien président égyptien, propose l’idée selon laquelle la paix n’est pas d’abord un cessez-le-feu, c’est une architecture. Elle exige le désarmement, l’ordre international, et surtout la conversion des ressources de la guerre en ressources du développement. Dans son intervention, Nasser relie explicitement désarmement, niveau de vie, et science moderne. Réduire les charges d’armement libère des marges pour l’économie sociale. Orienter la technologie vers des fins pacifiques rend possible un bien‑être inédit, en particulier pour les régions alors qualifiées de “sous-développées”.

Ce triptyque (désarmement – dividende budgétaire – modernisation scientifique) n’est pas un slogan moral. C’est une doctrine de puissance pour les jeunes nations. Il s’agit de construire une souveraineté concrète par la capacité à produire, soigner, transporter, irriguer, connaître. Et c’est précisément cette modernité stratégique qui revient en 2026, au moment où l’Afrique se retrouve à nouveau au centre d’un monde de blocs, de réarmement et de ruptures technologiques.

Nasser à Bandoeng: la paix comme politique publique

Le geste conceptuel de Nasser est d’arracher la paix aux seules chancelleries et la ramener à l’économie réelle. Il identifie la course aux armements comme une charge susceptible de “briser les reins” des économies et d’entraver le progrès social. Il affirme aussi la nécessité d’un mécanisme international efficace, fondé sur la Charte des Nations unies, afin de limiter, réduire et encadrer les forces armées et d’éliminer les armes de destruction massive.

Mais l’élément le plus intéressant est l’articulation « désarmement et développement ne sont pas deux agendas séparés ; ce sont deux faces d’une même décision politique ». Nasser met en avant un lien direct entre l’élévation du niveau de vie et la baisse des dépenses militaires, puis ouvre un horizon. La science et la technique, lorsqu’elles servent la paix, offrent des possibilités de bien‑être jusqu’ici insoupçonnées, notamment via l’usage pacifique de l’énergie atomique au profit des majorités vivant dans la pauvreté.

Ce que Bandoeng invente ici, c’est la notion de “dividende de paix”. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre, c’est la réallocation des capacités (financières, techniques, humaines) vers la santé, l’éducation, l’infrastructure, la souveraineté énergétique. Autrement dit, la paix se mesure à ce que l’État peut construire pour ses citoyens.

2026: retour du réarmement… et guerre technologique

En 2026, l’intuition de Nasser redevient actuelle parce que le monde remilitarise ses priorités, y compris dans les domaines numériques. Les débats contemporains sur la sécurité internationale ne portent plus seulement sur les armes classiques. Ils portent sur l’IA militaire, les systèmes autonomes, les opérations cyber, et la militarisation de l’espace. Le Comité international de la Croix‑Rouge (CICR) a, par exemple, structuré sa contribution à la 80e session de la Première Commission de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le désarmement et la sécurité internationale (2025) autour de ces risques. Armes conventionnelles, armes de destruction massive, mais aussi technologies émergentes (IA, systèmes autonomes, cyber, espace).

Les pages officielles de la Première Commission illustrent cette bascule. Des événements et rapports sont explicitement dédiés à l’IA dans le domaine militaire, au suivi science‑technologie dans le désarmement, aux menaces spatiales, et à la gestion des armes et munitions (y compris en Afrique).

Traduction africaine du problème: si la sécurité mondiale se technologise, alors l’Afrique ne peut plus considérer la science comme un secteur “social” secondaire. La science devient une frontière de souveraineté. Qui maîtrise les données, les réseaux, la cybersécurité, la télédétection, la biosurveillance, maîtrise une part de sa sécurité nationale. C’est exactement le point de Nasser, la paix durable exige des capacités, et ces capacités sont scientifiques autant que militaires.

Science et paix: la version africaine (du principe à l’institution)

STISA : l’Afrique assume la science comme stratégie continentale

En tant qu’architecture de l’Union africaine, STISA‑2024 a posé une vision. Celle de placer la science, la technologie et l’innovation au centre du développement socio‑économique, avec des priorités couvrant agriculture, énergie, santé, infrastructures, sécurité, eau, et des piliers (infrastructures de recherche, compétences, entrepreneuriat, environnement habilitant).

Surtout, une dynamique plus récente marque l’actualisation de cette ambition. STISA‑2034, adoptée par l’UA en novembre 2024 selon des synthèses institutionnelles, met l’accent sur l’innovation, les partenariats, et les technologies émergentes, avec un volet assumé de science diplomacy et de gouvernance des technologies disruptives.

Ce que cela signifie dans l’esprit de Nasser, c’est que la science n’est pas un supplément, c’est une condition de l’indépendance. En 1955, il parlait d’“ordre international efficace” et de désarmement. En 2026, cela passe aussi par des normes et des capacités africaines sur l’IA, le cyber, la data, l’énergie, la santé.

Espace: l’outil pacifique par excellence, cartographier pour gouverner

L’inauguration de l’Agence spatiale africaine (AfSA) au Caire en avril 2025 est un jalon. Elle vise à coordonner des usages pacifiques de l’espace au service de la sécurité alimentaire, du suivi des cultures, de la biodiversité, de la prévention des maladies, de l’eau, des catastrophes, et même de la cartographie des infrastructures numériques.

Là encore, le fil nasserien est clair. La technologie de pointe n’est pas un luxe, c’est une infrastructure de paix. Sur un continent exposé aux chocs climatiques et sanitaires, l’accès souverain aux données spatiales et environnementales devient une capacité de prévention, donc de stabilité.

Santé: la science comme sécurité collective (Africa CDC)

La pandémie a révélé une vérité brutale. La dépendance scientifique coûte des vies. Dans son rapport 2024, l’Africa CDC souligne ses priorités stratégiques (systèmes de santé, instituts nationaux, fabrication locale, surveillance, laboratoires, préparation et réponse). Le rapport décrit des réponses d’urgence (mpox, Marburg) avec une innovation organisationnelle notable à savoir la mise en place d’une équipe de gestion d’incident continentale co‑pilotée avec l’OMS et des partenaires, selon une logique “un plan, un budget, un cadre de suivi”.

Le message politique est profond. La science appliquée (surveillance, laboratoires, production, données) est une capacité de sécurité. Nasser parlait d’armes de destruction massive, aujourd’hui une crise sanitaire est aussi une arme de déstabilisation. L’Afrique n’a pas le choix. Investir dans la recherche, c’est investir dans la paix intérieure.

Nucléaire: désarmement global, usages pacifiques, et souveraineté énergétique

Gamal Abdel-Nasser insistait sur la suppression des armes de destruction massive et sur l’usage pacifique de l’énergie atomique pour le bien‑être. En 2026, ce débat revient sous une forme double: la pression pour renforcer les normes de désarmement nucléaire ; l’intérêt croissant pour des usages pacifiques (santé, eau, agriculture, énergie) dans un contexte de pauvreté énergétique.

Sur le plan normatif, la dynamique du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires continue. Les bases de données et analyses indiquent une progression régulière des signatures/ratifications, avec des jalons récents signalés par l’ONU et des campagnes internationales.

Des documents de plaidoyer annoncent aussi une conférence d’examen du traité en 2026 sous présidence sud‑africaine, signe que l’Afrique peut devenir une scène diplomatique majeure sur le désarmement.

Sur le plan des usages pacifiques, l’Agence internationale de l’énergie atomique met en avant des mécanismes comme la Peaceful Uses Initiative, finançant des projets dans la santé, l’eau, l’agriculture et la sécurité, tandis que des ateliers multi‑acteurs discutent de conditions de déploiement de réacteurs avancés dans certains contextes africains, souvent avec un argument central, l’urgence de répondre à la pauvreté énergétique par des solutions sûres et soutenables.

La clé nasserienne pour 2026 est celle de ne jamais dissocier l’usage pacifique de la souveraineté de gouvernance. L’Afrique doit éviter de dépendre technologiquement ou importer des modèles sans capacité de régulation. La paix par la science suppose des institutions de sûreté, de transparence, de compétences. Autrement dit, une souveraineté scientifique complète.

Ce que l’esprit de Nasser propose à l’Afrique: une doctrine en 5 axes

Dividende de paix africain: chaque hausse de capacité sécuritaire doit générer une hausse de capacité sociale (santé, école, énergie).

Science de souveraineté: données, IA, cyber, biosurveillance, espace, sont des infrastructures de sécurité, pas des gadgets.

Diplomatie scientifique panafricaine: STISA‑2034 doit devenir une machine à négocier des partenariats équilibrés et à imposer des standards africains.

Capacité industrielle (santé, énergie, numérique): sans production locale, pas d’autonomie stratégique.

Désarmement technologique: l’Afrique doit peser sur les normes mondiales concernant l’IA militaire et les systèmes autonomes, sinon elle subira les règles écrites ailleurs.

Conclusion: Nasser n’a pas vieilli, le monde a rattrapé Nasser

Le message de 1955 est que la paix est un projet de civilisation. Elle exige la réduction des logiques d’armement, l’affirmation d’un droit réel à choisir ses systèmes, et la conversion de la science en puissance de développement. Aujourd’hui, alors que les tensions mondiales se déplacent vers l’IA militaire, le cyber et l’espace, l’Afrique ne peut plus considérer la science comme un secteur parmi d’autres. Elle doit la traiter comme une politique de sécurité et de souveraineté.

L’héritage de Bandoeng, dans cette lecture, est limpide. Désarmer ce qui détruit, financer ce qui construit, maîtriser ce qui décide. C’est cela, la modernité politique de Gamal Abdel-Nasser.

Après la science comme paix, la série se conclura logiquement par “Culture et souveraineté: pourquoi Bandoeng parlait déjà d’universités et d’échanges”, car aucune souveraineté scientifique ne tient sans souveraineté culturelle et éducative.

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