De l’unité politique à l’intégration économique: la «phase Lagos»

Au lendemain des indépendances, le panafricanisme s’est d’abord construit autour de l’objectif d’achèvement de la libération politique du continent et la réalisation de son unité. Des congrès panafricains aux débats d’Addis-Abeba en 1963, l’enjeu principal était celui de la souveraineté africaine face à la domination coloniale et aux logiques de la Guerre froide.

Mais à la fin des années 1970, un constat s’impose aux dirigeants africains. L’indépendance politique ne garantit pas l’indépendance économique. Les États africains demeurent fortement dépendants de l’exportation de matières premières, des marchés extérieurs, des technologies étrangères et des institutions financières internationales. Le rêve panafricain doit alors trouver un nouveau terrain d’expression.

C’est dans ce contexte qu’émerge ce que l’on peut appeler la «phase Lagos» du panafricanisme. L’unité politique cesse d’être le seul horizon de la construction africaine. L’intégration économique devient progressivement une seconde colonne vertébrale du projet continental. Cette évolution marque une transformation profonde du panafricanisme, qui passe du registre principalement diplomatique à celui du développement, des marchés, des infrastructures et de la production.

Après Addis-Abeba: les limites du panafricanisme politique

L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), créée en 1963, avait réussi à offrir un cadre politique commun aux États africains. Elle joua un rôle déterminant dans le soutien aux mouvements de libération et dans la défense de la souveraineté du continent.

Cependant, au cours des années 1970, les difficultés économiques s’accumulent. Les chocs pétroliers, l’endettement croissant, la détérioration des termes de l’échange et la faible industrialisation révèlent la vulnérabilité des économies africaines. Les dirigeants africains prennent conscience qu’aucun État, même doté d’importantes ressources naturelles, ne peut relever seul les défis du développement. Les marchés nationaux sont souvent trop étroits, les infrastructures insuffisantes et les échanges intra-africains extrêmement faibles. La question centrale devient alors celle de transformer les indépendances politiques en puissance économique collective.

Le Plan d’action de Lagos: un manifeste pour l’autonomie africaine

La réponse prend forme en avril 1980 lors du sommet de l’OUA réuni à Lagos, au Nigeria. Les chefs d’État et de gouvernement adoptent le Plan d’action de Lagos pour le développement économique de l’Afrique (1980-2000).

Ce document constitue l’une des formulations les plus ambitieuses du panafricanisme économique au XXe siècle. Le Plan d’action repose sur une conviction simple: le développement africain doit être fondé prioritairement sur les ressources du continent et sur la coopération entre Africains. Il critique implicitement les modèles de développement dépendants des anciennes puissances coloniales et des institutions financières internationales.

Ses objectifs sont nombreux : renforcer l’autosuffisance économique, accélérer l’industrialisation du continent, développer l’agriculture, promouvoir la recherche scientifique et technologique, améliorer les infrastructures de transport et de communication , accroître le commerce intra-africain, construire progressivement un marché commun africain. Pour la première fois, l’intégration économique est pensée comme une stratégie continentale globale et non comme une simple coopération sectorielle.

Les Communautés économiques régionales: laboratoires de l’unité

La «phase Lagos» reconnaît toutefois une réalité. L’intégration continentale ne peut être réalisée instantanément. Les dirigeants africains choisissent une approche graduelle. Le continent doit d’abord s’organiser autour de regroupements régionaux capables de servir de fondations à une future intégration africaine.

C’est dans cette logique que les Communautés économiques régionales acquièrent une importance stratégique croissante. La CEDEAO en Afrique de l’Ouest, créée en 1975, apparaît comme l’un des exemples les plus avancés. D’autres initiatives prennent forme ou se renforcent dans différentes régions du continent.

Ces organisations poursuivent plusieurs objectifs (faciliter la libre circulation des personnes, réduire les barrières commerciales, harmoniser les politiques économiques, développer les infrastructures transfrontalières). Ainsi, le régionalisme africain cesse d’être une alternative au panafricanisme. Il devient son principal instrument de réalisation.

Du fédéralisme politique au fédéralisme économique

La « phase Lagos » marque également une évolution doctrinale. Durant les années 1950 et 1960, de nombreux penseurs panafricanistes, notamment Kwame Nkrumah, imaginaient la construction d’une autorité politique continentale forte comme préalable à l’intégration économique.

À partir des années 1980, la logique s’inverse progressivement. L’idée gagne du terrain que les intérêts économiques communs peuvent eux-mêmes produire de l’intégration politique. Les réseaux commerciaux, les infrastructures régionales, les politiques industrielles communes et les chaînes de valeur africaines sont désormais perçus comme des leviers de rapprochement entre États. Autrement dit, l’unité peut se construire par la circulation des marchandises, des capitaux, des savoirs et des populations. Cette approche plus pragmatique contribue à renouveler le projet panafricain.

Les obstacles d’un projet ambitieux

Malgré sa portée visionnaire, la stratégie de Lagos rencontre de nombreuses difficultés. Les années 1980 sont marquées par la crise de la dette et les programmes d’ajustement structurel imposés à plusieurs pays africains. Les priorités nationales prennent souvent le pas sur les ambitions continentales. Les infrastructures demeurent insuffisantes, les échanges intra-africains restent faibles et les économies africaines continuent de dépendre largement de l’exportation de produits primaires.

Par ailleurs, les Communautés économiques régionales connaissent des niveaux d’intégration inégaux. Certaines avancent rapidement tandis que d’autres peinent à mettre en œuvre les engagements adoptés sur le papier. Néanmoins, ces difficultés n’annulent pas l’importance historique de la «phase Lagos». Celle-ci introduit durablement l’idée que le développement économique constitue une question panafricaine autant que nationale.

L’héritage contemporain de Lagos

L’influence de Lagos dépasse largement les années 1980. Le Traité d’Abuja de 1991, créant la Communauté économique africaine, s’inspire directement de la vision élaborée à Lagos. Il prévoit une intégration progressive reposant sur les Communautés économiques régionales avant la mise en place d’un marché continental.

Plus récemment, l’Union africaine a repris plusieurs des objectifs formulés dans le Plan de Lagos, notamment la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Ces projets traduisent une continuité intellectuelle remarquable. Plus de quarante ans après Lagos, le développement du continent reste largement pensé à travers l’intégration économique.

Conclusion: la seconde colonne vertébrale du panafricanisme

Si Addis-Abeba en 1963 avait donné au panafricanisme sa structure politique, Lagos en 1980 lui a offert sa dimension économique. L’étape de Lagos reformule le rêve d’unité africaine. Face aux limites du fédéralisme politique immédiat, elle propose un chemin plus progressif. Celui de bâtir l’Afrique par les échanges, les infrastructures, l’industrialisation et la coopération économique.

Cette évolution constitue l’une des transformations les plus importantes de l’histoire du panafricanisme au XXe siècle. L’unité devient un projet de développement concret. De Lagos à la ZLECAf, de la coopération régionale aux ambitions continentales actuelles, une même conviction traverse les décennies. L’Afrique ne pourra pleinement peser dans le monde que si elle transforme la proximité géographique et l’histoire partagée de ses peuples en puissance économique collective.

L’histoire du panafricanisme révèle ainsi deux piliers complémentaires. Le premier est politique, conquérir et préserver la souveraineté. Le second est économique, unir les capacités de production, les marchés et les ressources du continent. C’est de leur articulation que dépend, aujourd’hui encore, la réalisation du projet panafricain.


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