Relire un plaidoyer de 1952 à l’heure de la souveraineté agroalimentaire
En 1952, dans les pages de la revue Présence Africaine, le géographe Jacques Richard-Molard publiait un texte intitulé « Plaidoyer pour une nouvelle paysannerie en Afrique noire ». L’article paraissait dans un contexte colonial, à un moment où les indépendances africaines n’étaient pas encore acquises et où les administrations européennes continuaient de considérer les territoires ruraux du continent comme des réservoirs de matières premières, de main-d’œuvre et de production agricole.
Plus de soixante-dix ans après sa publication, ce texte mérite d’être relu. Non parce qu’il offrirait un programme prêt à l’emploi pour les sociétés africaines contemporaines. Son vocabulaire, certaines de ses catégories et sa manière de parler des populations rurales appartiennent à l’univers intellectuel colonial de son époque. Mais le document formule plusieurs interrogations qui continuent de traverser l’Afrique: comment moderniser l’agriculture sans détruire les sociétés rurales? Comment augmenter la productivité sans rendre les producteurs dépendants de technologies, de capitaux et de marchés qu’ils ne contrôlent pas? Comment nourrir les villes sans appauvrir les campagnes? Comment faire de la terre non plus un facteur de précarité, mais un instrument de souveraineté?
L’intérêt de cette archive réside précisément dans ce paradoxe. Un diagnostic posé en 1952 semble encore faire écho à certaines contradictions africaines du XXIe siècle. Cette permanence montre que la transformation agricole du continent a souvent été envisagée comme une adaptation aux besoins des marchés extérieurs, et trop rarement comme la construction méthodique d’une puissance rurale africaine. La question est donc de savoir comment les territoires ruraux africains peuvent devenir des espaces de production, de science, de dignité, d’innovation et de pouvoir.
Moderniser sans déraciner
Le point de départ de Jacques Richard-Molard est relativement simple. Au milieu du XXe siècle, l’essentiel des populations africaines vit de la terre. L’agriculture structure l’habitat, la famille, l’alimentation, les échanges, les pratiques communautaires et une partie des représentations du monde.
L’auteur refuse cependant d’idéaliser intégralement cet ordre ancien. Il reconnaît que la faible productivité agricole, l’insuffisance des revenus, la sous-alimentation, les maladies et la précarité de l’habitat rendent impossible le maintien à l’identique des systèmes ruraux existants. La tradition ne peut être invoquée pour justifier la pauvreté. Préserver les cultures africaines ne doit pas signifier conserver les conditions matérielles qui empêchent les populations de vivre dignement.
Mais le texte met également en garde contre une autre illusion. Celle d’une modernisation exclusivement urbaine, industrielle et tournée vers l’exportation. Si les politiques publiques négligent les campagnes, les populations rurales seront poussées vers les villes sans que celles-ci disposent nécessairement des emplois, des logements, des transports et des services nécessaires à leur accueil.
Cette tension conserve une forte actualité. Le débat africain est encore trop souvent présenté comme un choix entre deux futurs: une Afrique rurale supposément attachée au passé et une Afrique urbaine qui incarnerait automatiquement la modernité. Cette opposition est trompeuse. Les villes africaines dépendent profondément des campagnes pour leur alimentation, leur énergie, leurs matières premières et une partie de leur activité commerciale. Inversement, les territoires ruraux dépendent des marchés urbains, des infrastructures, des technologies et des services financiers. Le véritable enjeu est d’organiser leur complémentarité dans le cadre d’un projet économique africain cohérent.
L’exode rural n’est pas une politique de développement
L’une des forces du plaidoyer de 1952 réside dans la relation qu’il établit entre pauvreté agricole et migration. Le départ vers les villes n’est pas toujours l’expression d’un rejet culturel de la terre. Il est souvent le résultat d’un calcul économique rationnel. Lorsqu’une activité ne permet ni de se nourrir correctement, ni de se loger, ni de financer la scolarité des enfants, ni d’accéder aux soins, le départ devient une stratégie de survie.
Plusieurs décennies de politiques de développement ont pourtant entretenu l’idée que l’urbanisation absorberait naturellement la main-d’œuvre quittant les campagnes. Or, la croissance des villes ne produit pas automatiquement des emplois formels, productifs et suffisamment rémunérés. Elle peut aussi élargir les économies informelles, aggraver la pression sur le logement et multiplier les formes de précarité.
En 2025, la Banque mondiale rappelait que 70 à 80 % de l’emploi rural en Afrique subsaharienne restait lié à l’agriculture. L’institution insistait également sur le fait que l’économie agricole ne se limite plus au travail dans les champs. Elle comprend la transformation, le stockage, la logistique, la maintenance, les services numériques, la commercialisation et l’ensemble des activités situées en amont et en aval de la production.
Cette perspective oblige à revoir la représentation du monde rural. L’agriculture africaine peut devenir le socle d’un écosystème économique intégrant des techniciens, des ingénieurs, des biologistes, des logisticiens, des artisans, des spécialistes du numérique, des financiers, des transformateurs et des commerçants.
Le problème n’est pas que les jeunes quitteraient «naturellement» la terre. Mais plutôt que l’organisation actuelle de nombreuses filières agricoles ne leur offre pas toujours de revenus prévisibles, de formation, de protection sociale, d’accès au financement ou de possibilités d’innovation. Demander aux jeunes Africains de retourner à la terre sans transformer ces conditions revient à leur demander d’hériter de la précarité de leurs parents. Une politique agricole ambitieuse ne doit donc pas seulement produire davantage. Elle doit rendre possible une vie rurale digne, libre et désirable.
Produire pour nourrir ou produire pour exporter?
Le texte de 1952 met en garde contre la priorité accordée aux cultures commerciales destinées aux marchés extérieurs. Cette critique conserve une portée stratégique. Depuis la période coloniale, de nombreux territoires africains ont été insérés dans l’économie mondiale à travers une spécialisation agricole: cacao, café, coton, arachide, hévéa, thé, banane ou huile de palme.
Ces productions ont généré des revenus, financé des États et créé des activités économiques. Il ne s’agit donc pas d’opposer mécaniquement cultures d’exportation et souveraineté. Le risque apparaît lorsque la spécialisation devient une dépendance, lorsque les revenus des producteurs reposent sur des prix décidés ailleurs et lorsque les terres, les financements et la recherche sont mobilisés en priorité pour alimenter des chaînes de valeur dont l’essentiel de la transformation et de la valeur ajoutée se situe hors du continent.
Une économie agricole souveraine suppose la capacité de décider collectivement ce qui doit être produit, transformé, stocké, échangé et exporté. Elle implique également la possibilité de protéger l’alimentation des populations contre les chocs climatiques, les conflits, les restrictions commerciales et les fluctuations des marchés internationaux.
Les résultats présentés par la FAO pour la période 2024-2025 soulignent que les systèmes agroalimentaires africains restent confrontés aux chocs climatiques récurrents, à l’insécurité, aux déplacements, à la fragilité des chaînes de valeur ainsi qu’à la diminution et à l’imprévisibilité de certains financements. L’organisation appelle à construire des systèmes plus efficaces, inclusifs, résilients et durables.
La souveraineté alimentaire exige donc des capacités de stockage, des réseaux de transport, une énergie fiable, des marchés régionaux, des systèmes d’assurance, de la recherche agronomique, des politiques de prix et des industries de transformation.
Un continent qui produit des matières premières agricoles mais importe une partie importante des produits transformés issus de ces mêmes matières demeure dépendant. Le défi africain est de déplacer le centre de gravité de la chaîne de valeur vers les territoires africains.
La technologie ne peut remplacer l’intelligence des territoires
Une autre intuition majeure du texte concerne l’adaptation des techniques agricoles. Jacques Richard-Molard observe que les outils et les méthodes conçus pour d’autres climats ne peuvent être transférés mécaniquement en Afrique. Les sols, les régimes de pluie, les cultures, les structures foncières et les formes d’organisation du travail varient considérablement d’un territoire à l’autre.
Cette observation paraît évidente. Pourtant, les politiques agricoles sont encore régulièrement construites autour de solutions universelles. Une variété de semence, un modèle d’irrigation, un type de mécanisation ou une plateforme numérique censés répondre à des situations très différentes.
La technologie n’est pas neutre. Elle incorpore un modèle économique, une conception du travail et une relation particulière aux ressources. Une machine inaccessible aux exploitations familiales, une semence qui oblige à acheter chaque année de nouveaux intrants, ou une plateforme numérique dont les données sont contrôlées à l’extérieur du continent peuvent accroître la productivité tout en réduisant l’autonomie des producteurs.
La véritable innovation agricole africaine doit partir des territoires. Elle doit associer les connaissances accumulées par les producteurs, les capacités des universités, l’expertise des instituts nationaux de recherche et les possibilités offertes par les technologies contemporaines.
L’agroécologie, la cartographie des sols, l’irrigation de précision, les prévisions météorologiques, les services vétérinaires numériques, la sélection de semences adaptées et les systèmes d’alerte peuvent se renforcer mutuellement. La FAO inscrit notamment son initiative des villages numériques dans une approche intégrée du développement rural, où la numérisation doit contribuer à une transformation économique et sociale plus large. [fao.org]
Cependant, la numérisation ne constituera une avancée souveraine que si les producteurs restent maîtres de leurs données, si les outils répondent à leurs besoins et si les pays africains disposent des compétences nécessaires pour concevoir, maintenir et gouverner ces systèmes.
Il est d’une grande évidence que l’agriculture africaine doit se moderniser. La question est de savoir qui définit cette modernisation, qui la finance, qui en possède les instruments et qui en recueille les bénéfices.
Sans sécurité foncière, aucune transformation durable
Le plaidoyer de 1952 identifie également la stabilité foncière comme une condition de l’investissement. Une famille agricole ne peut raisonnablement investir dans la fertilité des sols, planter des arbres, construire des équipements ou développer une irrigation durable si elle n’a aucune garantie de bénéficier des résultats de son travail.
Cette question demeure au cœur de l’avenir africain. La terre est simultanément un espace de production, une source d’identité, un héritage collectif, un actif économique, une ressource écologique et un enjeu de pouvoir. C’est précisément cette pluralité qui rend sa gouvernance complexe.
La Stratégie de gouvernance foncière 2023-2032 de l’Union africaine considère la gouvernance des terres comme un pilier de la réalisation de l’Agenda 2063. Les orientations continentales soulignent également l’importance de la sécurité foncière et de la participation des femmes, des jeunes, des petits producteurs, des institutions traditionnelles et des communautés concernées.
Sécuriser les droits ne signifie pas nécessairement imposer partout une privatisation individuelle des terres. Les régimes fonciers africains sont divers. Ils associent des droits familiaux, communautaires, coutumiers, pastoraux, individuels et publics. Une bonne gouvernance foncière doit reconnaître cette diversité tout en protégeant les populations contre les expulsions arbitraires, les acquisitions opaques et la concentration excessive.
Elle doit aussi résoudre une contradiction majeure. Les États cherchent à attirer des investissements agricoles de grande ampleur, mais ces investissements peuvent fragiliser les communautés lorsqu’ils sont négociés sans transparence, sans consentement réellement informé et sans mécanismes crédibles de partage de la valeur. La terre ne peut devenir une infrastructure du développement africain si les populations qui la travaillent en deviennent les variables d’ajustement.
Décoloniser le plaidoyer pour la paysannerie
Relire Jacques Richard-Molard nécessite enfin de reconnaître les limites de son regard. Le texte parle souvent des populations rurales comme d’un ensemble à encadrer, instruire et transformer. Les agriculteurs y apparaissent davantage comme les bénéficiaires d’une réforme conçue par des experts que comme les auteurs de leur propre avenir.
Ce paternalisme renvoie à une architecture du savoir dans laquelle l’expertise est produite au centre et appliquée à la périphérie. Or, le véritable renversement panafricain consiste à reconnaître les producteurs africains comme des acteurs de connaissance, d’investissement et de décision.
La modernisation agricole ne peut être durable si elle est uniquement administrée depuis les capitales, les institutions financières ou les sièges des organisations internationales. Elle doit être construite avec les coopératives, les organisations paysannes, les collectivités territoriales, les chercheurs africains, les entreprises locales, les communautés pastorales et les acteurs de la transformation.
Décoloniser la politique agricole signifie définir souverainement les priorités, négocier les partenariats à partir des intérêts africains et renforcer les institutions capables d’évaluer les solutions proposées.
Cette décolonisation doit également intégrer une lecture critique des rapports de pouvoir au sein des communautés rurales. Défendre les formes collectives d’organisation ne doit pas conduire à ignorer les inégalités d’accès à la terre, au financement, à la décision ou aux revenus. Les expériences et les besoins des femmes rurales, des jeunes, des travailleurs saisonniers et des communautés pastorales doivent entrer pleinement dans la conception des politiques. Il ne suffit donc pas de donner une voix aux campagnes. Il faut reconnaître la pluralité des voix qui les constituent.
Les six piliers d’une puissance rurale africaine
L’Afrique n’a pas besoin d’une paysannerie maintenue artificiellement à l’écart du changement. Elle a besoin de territoires ruraux puissants, reliés aux villes et capables de produire de la valeur, de la connaissance et de la sécurité collective.
Une telle ambition pourrait reposer sur six piliers.
Le premier est la sécurisation des droits fonciers, dans le respect des régimes individuels et collectifs, avec des mécanismes accessibles de règlement des différends.
Le deuxième est la souveraineté scientifique. Les universités et centres africains doivent disposer de financements durables pour travailler sur les sols, l’eau, les semences, les maladies, le climat, les machines et les modèles économiques adaptés aux réalités locales.
Le troisième est la transformation industrielle locale. L’agriculture ne créera suffisamment d’emplois et de revenus que si davantage de produits sont conservés, conditionnés et transformés sur le continent.
Le quatrième est le renforcement des organisations de producteurs. Les coopératives peuvent mutualiser les équipements, améliorer l’accès au crédit, négocier les prix et faciliter l’entrée sur les marchés régionaux.
Le cinquième est la construction d’un marché alimentaire continental. La Zone de libre-échange continentale africaine ne produira une intégration réelle que si les infrastructures, les normes sanitaires, les systèmes de paiement et les politiques commerciales permettent aux productions africaines de circuler plus facilement entre les pays.
Le sixième est l’attractivité sociale et économique du monde rural. Une agriculture moderne exige des écoles, des centres de santé, de l’électricité, de l’eau, une connexion numérique, des routes, des loisirs, une protection sociale et des institutions locales fonctionnelles. La dignité rurale ne se réduit pas au rendement par hectare.
La terre comme infrastructure du futur
Le texte publié en 1952 posait une question juste dans les termes limités de son époque. Comment créer une «nouvelle paysannerie» capable d’entrer dans la modernité sans perdre entièrement ses fondations sociales? Aujourd’hui, cette interrogation doit être formulée autrement. Il ne s’agit plus de savoir comment sauver une catégorie sociale appelée à subir les transformations décidées ailleurs. Il s’agit de construire une puissance rurale africaine capable de participer à la définition du futur du continent.
La terre ne doit être pensée ni comme un vestige du passé, ni comme un simple actif disponible pour les investisseurs. Elle est une infrastructure essentielle de la souveraineté. Elle relie l’alimentation, l’emploi, l’écologie, la culture, l’industrie, la stabilité politique et la sécurité. L’avenir de l’Afrique ne sera pas exclusivement urbain. Il ne sera pas davantage le retour à un ordre rural mythifié. Il dépendra de la capacité du continent à inventer une relation nouvelle entre villes et campagnes, science et savoirs locaux, marchés et protection collective, innovation et autonomie.
Plus de soixante-dix ans après le plaidoyer de Jacques Richard-Molard, la question n’est plus: comment conserver la paysannerie africaine? Elle est désormais: comment faire des territoires ruraux l’un des principaux lieux de la puissance africaine?


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