Historien, éducateur, militant politique, penseur du développement endogène et conscience panafricaine, Joseph Ki-Zerbo appartient à cette génération d’intellectuels africains pour qui écrire l’histoire était un acte de libération. Né en 1922 à Toma, en Haute-Volta, aujourd’hui Burkina Faso, et mort en 2006 à Ouagadougou, il a constamment refusé que l’Afrique soit pensée comme réserve de matières premières, périphérie silencieuse ou instrument d’autrui. Sa trajectoire peut se lire comme une longue bataille pour faire passer l’Afrique du statut d’“Afrique ustensile” à celui d’Afrique sujet, partenaire, productrice de sens, de savoirs et de futur.
Une intelligence historique née dans le siècle des indépendances
Le nom de Joseph Ki-Zerbo évoque d’abord l’un des grands historiens africains du XXe siècle. Mais le réduire à l’auteur d’une œuvre historique serait méconnaître la portée stratégique de sa pensée. Il fut historien parce que l’histoire était, pour lui, l’infrastructure de toute souveraineté. Il fut éducateur parce que l’école devait former des sociétés capables de se penser elles-mêmes. Il fut militant parce que la connaissance, dans l’Afrique coloniale et postcoloniale, ne pouvait être séparée de la libération.
Son parcours biographique condense une époque. Bachelier en 1949 dans un contexte où la scolarisation en Afrique occidentale française demeurait extrêmement limitée, il poursuit des études d’histoire à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques de Paris. En 1956, il devient le premier Africain agrégé d’histoire, un fait qui a valeur de symbole car l’accès africain au savoir savant occidental ne devait plus signifier assimilation, mais retournement critique des outils de connaissance.
Cette formation européenne n’aboutit pas chez lui à une fascination pour l’Europe, encore moins à une intériorisation du regard colonial. Elle nourrit au contraire la responsabilité de revenir vers les sociétés africaines avec des instruments intellectuels capables de démonter les récits de domination. Dans un article publié dans Présence Africaine sous le titre “Histoire et conscience nègre”(Ki Zerbo, 1957), Joseph Ki-Zerbo écrit dès l’ouverture que ceux qui ont été envoyés “s’équiper au contact de l’Occident” contractent une dette lourde envers leurs compatriotes: les aider à se situer dans un monde en mutation et à choisir un chemin.
C’est ici que commence la singularité de Joseph Ki-Zerbo. L’intellectuel africain n’est pas un interprète de l’Afrique pour l’Occident, mais un médiateur de lucidité pour son propre peuple.
L’histoire comme mémoire stratégique des nations
Dans “Histoire et conscience nègre”, Joseph Ki-Zerbo formule une thèse décisive : l’histoire est à la collectivité ce que la mémoire est à l’individu. Un homme privé brutalement de mémoire devient étranger à lui-même ; de même, un peuple dépouillé de son histoire est exposé à l’aliénation.
Cette intuition demeure centrale pour comprendre les impasses contemporaines africaines. Le problème africain, au-delà d’être économique, institutionnel ou diplomatique, est aussi narratif. Qui raconte l’Afrique? À partir de quelles archives? Selon quels concepts? Au profit de quelles finalités? Pour Joseph Ki-Zerbo, la reconquête de la mémoire n’est pas nostalgie, mais condition de projection. Reprendre conscience de son histoire devient un signe de renaissance pour un peuple.
Cette pensée s’inscrit dans un moment panafricain plus vaste. Il faut rappeler que le panafricanisme, d’abord porté par des réseaux de la diaspora, des intellectuels noirs, des militants anticoloniaux et des conférences internationales, s’est progressivement transformé en projet politique continental. La guerre d’Éthiopie de 1935-1936 y apparaît comme un tournant. L’agression de l’Italie fasciste contre l’Éthiopie choque les Africains du continent et de la diaspora, politise le panafricanisme et pousse à la création de structures permanentes comme l’International African Friends of Abyssinia.
Dans cette généalogie, Joseph Ki-Zerbo appartient à la génération qui hérite du cri panafricain et le transforme en programme scientifique, éducatif et politique. Là où certains voyaient le panafricanisme comme un simple affect identitaire, il y voyait une architecture de libération (connaissance de soi, unité politique, souveraineté culturelle, développement endogène).
Décoloniser l’économie: de la traite au système
Le second pilier de sa pensée est économique. Dans son article intitulé “L’économie de traite en Afrique noire ou le pillage organisé”, Joseph Ki-Zerbo propose une lecture historique longue du rapport colonial à l’Afrique. Il élargit le commerce esclavagiste de la traite à un système économique fondé sur l’extraction, l’asymétrie et l’organisation de la dépendance (Ki Zerbo, 1956).
Cette analyse est remarquable par sa précocité. Dès les années 1950, Joseph Ki-Zerbo dépasse la dénonciation morale du colonialisme pour en étudier les mécanismes. Il montre que l’économie coloniale n’est pas un accident, mais une “machine” structurée (monopoles, prix imposés, fiscalité, travail forcé, compagnies concessionnaires, circuits d’exportation et subordination des productions locales aux besoins métropolitains).
L’expression “pillage organisé” désigne donc une rationalité historique. L’Afrique a été intégrée au monde moderne non comme partenaire de négociation, mais comme espace de prélèvement. Cette intuition éclaire encore les débats contemporains sur les chaînes de valeur, les minerais critiques, les accords commerciaux, la dette, la souveraineté alimentaire et les dépendances monétaires.
Penser avec Joseph Ki-Zerbo aujourd’hui, c’est comprendre que le sous-développement est le produit d’une histoire mondiale organisée. C’est refuser la métaphore de la “course” où l’Afrique serait simplement en arrière. Le développement, pour lui, ne consiste pas à imiter la trajectoire des pays industrialisés. Il suppose de tirer de soi-même les éléments de sa propre transformation.
“On ne développe pas, on se développe”: le paradigme endogène
La formule la plus connue de Joseph Ki-Zerbo est devenue un principe directeur de toute pensée africaine autonome: “on ne développe pas, on se développe”. Elle résume sa critique du développement importé, administré, prescrit de l’extérieur. Dans un texte consacré au développement endogène, la Fondation Joseph-Jacqueline Ki-Zerbo rapporte son rejet du modèle linéaire du développement et son insistance sur le fait qu’aucun peuple ne s’est développé uniquement à partir de l’extérieur.
Le développement endogène n’est pas l’autarcie. Joseph Ki-Zerbo refuse explicitement l’idée d’une Afrique fermée sur elle-même. Son image est celle de l’arbre. Enraciné dans la profondeur de sa culture, mais ouvert aux échanges multiformes. L’enracinement n’est pas fermeture, il est condition de l’ouverture.
Cette distinction est importante pour les politiques publiques africaines contemporaines. Elle permet de sortir d’un faux dilemme (soit l’imitation de modèles extérieurs, soit le repli identitaire). Pour Joseph Ki-Zerbo, l’Afrique doit inventer ses paradigmes, non en niant le monde, mais en négociant avec lui à partir d’un centre intérieur.
C’est ici que prend sens le passage de l’“Afrique ustensile” à l’“Afrique partenaire”. En référence à un texte publié en 1980 dans un ouvrage consacré à la dépendance de l’Afrique et aux moyens d’y remédier. L’Afrique ustensile est celle qu’on utilise, l’Afrique partenaire est celle avec laquelle on compose. La première est objet de stratégies conçues ailleurs, la seconde participe à la définition des règles du monde.
Panafricanisme: de l’émotion historique à la stratégie continentale
Le panafricanisme de Joseph Ki-Zerbo ne se limite pas à célébrer une fraternité noire abstraite. Il s’inscrit dans une histoire faite de congrès, de revues, de mobilisations, d’institutions et de combats intellectuels. En témoigne le rôle des conférences panafricaines, du tournant de Manchester en 1945, de l’indépendance du Ghana, d’Accra, de Bandung, de Présence Africaine et des débats sur l’unité africaine dans la transformation du panafricanisme en force politique.
Près de vingt ans après Manchester, le panafricanisme connaît un dynamisme considérable et contribue à la lutte anticoloniale, tandis que les intellectuels manifestent, notamment dans la diaspora, une forte ferveur panafricaine autour de lieux comme Présence Africaine.
Joseph Ki-Zerbo s’inscrit dans cet espace. Sa contribution est de relier trois champs que l’on sépare trop souvent : la mémoire, l’économie et l’unité politique. Sans mémoire, l’Afrique ne sait pas qui elle est. Sans transformation économique, elle demeure dépendante. Sans unité panafricaine, elle reste fragmentée face aux puissances structurées. À l’heure où les États africains négocient leur place dans un monde multipolaire, cette triangulation est d’une actualité saisissante. Le continent ne peut devenir partenaire que s’il reconstruit simultanément sa souveraineté narrative, sa capacité productive et son horizon continental.
L’intellectuel africain comme veilleur
Le portrait de Joseph Ki-Zerbo serait incomplet si l’on oubliait son engagement politique. Il fonde en 1958 le Mouvement pour la libération nationale de l’Afrique, devient une figure de l’opposition démocratique au Burkina Faso, connaît l’exil en 1983, revient en 1992 et joue un rôle dans les mobilisations contre l’impunité après l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en 1998.
Cette trajectoire rappelle qu’il n’existe pas, chez lui, de séparation étanche entre savoir et courage civique. L’histoire est aussi vigilance. L’éducation-transmission devient armement moral. La politique, une responsabilité envers les générations. Sa célèbre formule, souvent rapportée en dioula, “N’an laara, an saara”, généralement traduite par “Si nous nous couchons, nous sommes morts”, fonctionne comme une éthique de la station debout. Elle ne signifie pas l’agitation permanente, mais le refus de l’abdication.
Pour Question Africaine, cette leçon est centrale. Produire une pensée africaine autonome, c’est refuser que l’Afrique soit pensée sans les Africains, contre les Africains ou à la place des Africains.
L’Afrique partenaire: une pensée pour le XXIe siècle
Pourquoi relire Joseph Ki-Zerbo aujourd’hui? Parce que l’Afrique se trouve à nouveau au centre des convoitises mondiales — minerais stratégiques, transition énergétique, démographie, marchés numériques, terres agricoles, sécurité, migrations, diplomatie des puissances. Le risque est que le continent soit une nouvelle fois assigné au rôle d’ustensile; utile aux transitions des autres, mais marginal dans la définition de son propre avenir.
La pensée de Joseph Ki-Zerbo offre une autre voie. Elle invite à poser trois questions simples.
D’abord, qui produit le récit? Si l’Afrique ne se raconte pas elle-même, elle sera racontée comme problème, réserve ou menace. Ensuite, qui contrôle les instruments du développement? Si les Africains ne maîtrisent pas l’éducation, la recherche, les infrastructures, les technologies et les chaînes de valeur, le développement restera extraverti. Enfin, à quelle échelle penser l’avenir? Si chaque État africain reste seul, la souveraineté demeurera fragile. Si le continent pense en puissance collective, il peut devenir partenaire du monde.
L’Afrique partenaire est donc un programme de civilisation. Il suppose des universités fortes, des archives réappropriées, des langues africaines valorisées, une recherche orientée vers les besoins des sociétés, des politiques industrielles régionales, une mémoire commune et une conscience panafricaine active.
Conclusion: Ki-Zerbo ou la dignité comme méthode
Joseph Ki-Zerbo nous laisse une méthode qui repose sur une conviction : l’Afrique n’est pas à développer de l’extérieur, elle est à libérer de ses dépendances pour qu’elle déploie ses propres puissances. L’histoire n’y est pas un refuge dans le passé, mais une boussole. La culture n’y est pas un décor, mais une matrice. L’unité africaine n’y est pas un rêve cérémoniel, mais une condition stratégique.
Penser l’Afrique partenaire, contre l’Afrique ustensile, c’est reprendre le fil de cette exigence. C’est refuser que le continent soit réduit à ses ressources sans ses peuples, à ses marchés sans ses mémoires, à sa jeunesse sans son intelligence, à son avenir sans sa souveraineté.
Dans le siècle qui s’ouvre, la vraie fidélité à Joseph Ki-Zerbo consistera à faire ce qu’il exigeait de l’intellectuel africain, à savoir rendre à l’Afrique sa mémoire, son initiative et sa capacité de se tenir debout dans le monde.
Pour aller plus loin
Ki Zerbo, J. (1956). L’économie de traite en Afrique Noire ou le pillage organisé (XV e -XX e siècle). Présence Africaine, N° XI(6), 7‑31. https://doi.org/10.3917/presa.011.0007
Ki Zerbo, J. (1957). Histoire et conscience nègre. Présence Africaine, N° XVI(5), 53‑69. https://doi.org/10.3917/presa.016.0053


Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.