Soixante-cinq ans après son discours de Dar es-Salaam, la pensée de Julius Nyerere éclaire encore les contradictions de l’Afrique contemporaine
En août 1961, à quelques mois de l’indépendance du Tanganyika (actuelle Tanzanie), Julius Nyerere prononce à Dar es-Salaam un discours consacré à l’unité africaine. Derrière la ferveur des indépendances naissantes, il discerne déjà une menace plus subtile que la domination coloniale directe. Celle de la fragmentation politique du continent, entretenue par les rivalités internationales et par la faiblesse structurelle des nouveaux États.
Pour Julius Nyerere, l’indépendance nationale n’est que la première étape de la libération africaine. Une souveraineté enfermée dans les frontières héritées de la colonisation risque de demeurer juridique plutôt que réelle, symbolique plutôt que stratégique. L’Afrique peut multiplier les drapeaux, les hymnes et les sièges diplomatiques tout en restant dépendante dans les domaines essentiels tels que la monnaie, la défense, le commerce ou la production du savoir.
Cette réflexion invite à poser une question principale: l’Afrique peut-elle devenir souveraine sans devenir politiquement, économiquement et stratégiquement solidaire?
La «seconde ruée sur l’Afrique»: une domination par la division
L’une des idées les plus marquantes du discours de 1961 est celle d’une «seconde ruée sur l’Afrique». La première avait partagé territorialement le continent entre puissances coloniales. La seconde, selon Julius Nyerere, ne chercherait plus nécessairement à administrer directement les sociétés africaines. Elle viserait plutôt à opposer les jeunes nations les unes aux autres, à exploiter leurs fragilités et à les transformer en instruments de rivalités extérieures.
Cette analyse suppose que la domination postcoloniale peut s’exercer par la dépendance financière, la maîtrise des chaînes de valeur, l’accès privilégié aux ressources stratégiques, la fourniture d’armes ou le contrôle des infrastructures numériques. Les acteurs et les instruments ont changé depuis 1961, mais la logique demeure reconnaissable. Les minerais critiques nécessaires aux transitions énergétique et numérique, les marchés agricoles, les corridors logistiques et les données numériques africaines font désormais l’objet d’une compétition mondiale renouvelée.
L’intuition de Julius Nyerere ne conduit toutefois pas à préconiser l’isolement de l’Afrique. Il s’agit plutôt de lui permettre d’affirmer sa présence dans les relations internationales sur la base d’intérêts définis collectivement. L’autonomie stratégique désigne la capacité de coopérer sans subir, de négocier sans s’aligner mécaniquement et d’accepter des partenariats sans abandonner la maîtrise de ses priorités.
Refuser l’enfermement dans les blocs idéologiques
Le discours est prononcé au cœur de la guerre froide. Julius Nyerere refuse pour autant de réduire la situation internationale à l’opposition entre capitalisme et socialisme. À ses yeux, la fracture la plus déterminante sépare les pays riches des pays pauvres. Il met en garde les États africains contre leur transformation en relais des puissances dominantes, quel que soit le langage idéologique utilisé pour légitimer cette influence.
Cette position constitue une théorie africaine de la liberté de décision. L’Afrique doit examiner chaque doctrine, chaque partenariat et chaque institution à partir de ses propres besoins historiques. Une telle démarche reste indispensable dans le monde multipolaire contemporain. La diversification des partenaires de l’Afrique ne produit pas automatiquement davantage de souveraineté. Remplacer une dépendance par plusieurs dépendances ne constitue pas une véritable émancipation. La souveraineté se mesure ici moins au nombre de partenaires qu’à la qualité du pouvoir de négociation. Un continent fragmenté négocie contrat par contrat, pays par pays et crise après crise. Un continent coordonné peut établir des normes, fixer des exigences communes et défendre une vision à long terme.
La richesse ne peut tolérer la pauvreté
La pensée économique développée dans le discours est tout aussi actuelle. Julius Nyerere considère que la richesse perd sa fonction sociale lorsqu’elle devient principalement un moyen d’acquérir du prestige et du pouvoir. Sa finalité légitime doit être la satisfaction des besoins humains fondamentaux, notamment l’alimentation, le logement, l’éducation et la dignité.
Cette conception définit le développement comme une transformation matérielle de la condition humaine. Une économie africaine peut afficher une croissance soutenue tout en demeurant structurellement fragile si cette croissance n’élargit pas l’accès à l’éducation, à la santé, à l’eau, à l’énergie, au travail décent et à la protection sociale. La question posée par Julius Nyerere demeure donc entière: à quoi sert la richesse produite en Afrique? Le continent exporte des hydrocarbures, des minerais, des produits agricoles et une part croissante de services, mais conserve souvent une place subalterne dans les chaînes de valeur. La richesse quitte fréquemment le continent sous forme de matières premières, tandis que les produits transformés, les technologies et les équipements reviennent à un coût plus élevé. Cette organisation traduit un déficit de maîtrise industrielle, financière et technologique.
La pauvreté reste, par ailleurs, de plus en plus concentrée dans les régions touchées par la fragilité et les conflits. Une mise à jour de la Banque mondiale indique que l’Afrique subsaharienne se situe au centre de cette articulation entre pauvreté extrême, vulnérabilité institutionnelle et conflictualité.
Des États hérités à une puissance continentale
Le diagnostic de Julius Nyerere sur l’État-nation africain est que les frontières nationales héritées de la colonisation lui apparaissent comme des constructions artificielles. Il ne propose cependant pas de les abolir brutalement. Il considère plutôt que les États africains doivent servir d’instruments transitoires vers une unité plus large.
Cette conception permet de distinguer deux nationalismes. Le premier transforme l’État en horizon indépassable. Il érige la frontière coloniale en frontière mentale et présente les intérêts des peuples voisins comme concurrents. Le second fait de l’indépendance nationale une étape de la construction panafricaine. Il utilise l’État pour organiser la souveraineté, mais refuse d’en faire le cadre définitif de l’imagination politique. L’Agenda 2063 de l’Union africaine prolonge formellement cette ambition en définissant comme horizon une Afrique intégrée, prospère, pacifique, conduite par ses citoyens et en mesure de jouer un rôle dynamique dans le monde. Mais le passage de la vision à la réalisation reste difficile. Le Rapport sur l’intégration africaine 2025 relève des progrès institutionnels tout en soulignant la persistance des obstacles liés aux infrastructures, à la circulation des personnes, à l’industrialisation, aux capacités statistiques et à l’irrégularité de la volonté politique.
L’intégration ne saurait donc se limiter à la multiplication des sommets, protocoles et déclarations. Elle doit devenir une expérience concrète: voyager sans obstacles excessifs, étudier dans un autre pays africain, commercer dans une monnaie accessible, créer une entreprise transfrontalière et accéder à des infrastructures interconnectées.
La sécurité collective contre la militarisation des divisions
Le discours de 1961 contient également une proposition stratégique d’avant-garde. Julius Nyerere avertit que les armées nationales africaines risquent d’être principalement utilisées contre d’autres pays africains, puisqu’aucun État isolé ne peut raisonnablement rivaliser avec les grandes puissances mondiales. Il défend par conséquent l’idée d’un dispositif militaire conçu à l’échelle continentale.
En effet, lorsque chaque État tente seul d’assurer sa sécurité, il consacre d’importantes ressources à des forces qui peuvent alimenter la méfiance régionale. Une architecture collective permettrait, au contraire, de mutualiser les capacités, de réduire les risques de confrontation interafricaine et de libérer davantage de ressources pour le développement humain. Cependant, une doctrine africaine de sécurité ne peut reposer uniquement sur les moyens militaires. Elle doit articuler gouvernance, justice sociale, prévention des crises, emploi des jeunes, maîtrise des ressources naturelles et financement autonome. En juillet 2025, le Conseil de paix et de sécurité et le Parlement panafricain ont précisément insisté sur le lien entre paix, gouvernance et développement, ainsi que sur la nécessité de mobiliser davantage de ressources internes pour réduire la dépendance envers les financements extérieurs.
La jeunesse comme force politique panafricaine
Dans la dernière partie de son discours, Julius Nyerere confie un rôle central à la jeunesse. Il voit en elle une force moins prisonnière des réflexes anciens et potentiellement capable d’accorder les discours de paix et d’unité avec les actes politiques. Pour lui, le nationalisme africain devient dangereux et anachronique lorsqu’il ne se prolonge pas dans le panafricanisme.
Cette interpellation doit aujourd’hui être entendue au-delà des formules cérémonielles sur le «dividende démographique». La jeunesse ne peut rester un objet de politiques publiques définies sans elle. Elle doit devenir un sujet politique, intellectuel et entrepreneurial de l’intégration africaine. Cela suppose notamment une mobilité universitaire véritablement continentale; la création de réseaux africains de recherche et d’innovation; l’enseignement critique de l’histoire du panafricanisme; la participation des jeunes aux mécanismes de décision et; la constitution d’un espace numérique africain capable de protéger les données, les langues et les productions intellectuelles du continent. Dans cette perspective, l’unité doit être présentée comme une technologie politique du futur.
Transformer le panafricanisme en capacité d’action
La puissance du discours de Julius Nyerere réside finalement dans son refus d’un panafricanisme exclusivement sentimental. Pour lui, l’unité africaine est une condition matérielle de la souveraineté.
Soixante-cinq ans après, le continent dispose d’institutions, de communautés économiques régionales, d’une organisation continentale, d’une zone de libre-échange et d’une vision stratégique de long terme. Pourtant, le décalage reste considérable entre les architectures adoptées et leur traduction dans la vie des populations. L’enjeu contemporain consiste donc à convertir le panafricanisme en capacités mesurables: capacité de produire, de nourrir, de financer, de circuler, d’éduquer, de protéger, de négocier et d’innover ensemble.
La pensée de Julius Nyerere ne fournit pas un programme qu’il suffirait d’appliquer mécaniquement. Certaines expériences économiques menées en son nom ont rencontré des limites importantes, notamment dans le domaine de la collectivisation agricole et de la productivité. Des travaux contemporains soulignent néanmoins la permanence de sa vision de l’autonomie économique, tout en appelant à la combiner avec une participation sélective aux marchés mondiaux, la diversification productive et la coopération régionale.
Son apport essentiel reste une méthode consistant à examiner les institutions, les idéologies et les partenariats à partir des intérêts propres de l’Afrique.
Conclusion: l’unité ou la souveraineté inachevée
L’Afrique du XXIᵉ siècle n’est plus celle de 1961. Mais elle reste confrontée à une contradiction que Julius Nyerere avait identifiée avec une grande lucidité. Des États juridiquement indépendants peuvent demeurer collectivement vulnérables lorsqu’ils négocient séparément dans un monde structuré par de vastes ensembles économiques, technologiques et militaires.
L’unité africaine signifie une construction progressive d’une souveraineté partagée dans les domaines où l’isolement produit l’impuissance. Le véritable choix n’oppose donc pas la nation au continent. Il oppose une nation enfermée dans les limites de sa faiblesse à une nation renforcée par la solidarité continentale. Le panafricanisme constitue une pensée du rapport de force, une politique de la dignité et, plus encore, une stratégie africaine pour habiter l’avenir.


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