À l’ONU, l’Afrique revendique le pouvoir de transformer le monde

De la réforme du Conseil de sécurité à la souveraineté sur les minerais critiques, les interventions africaines à la 81e Assemblée générale des Nations unies dessinent les contours d’une nouvelle doctrine continentale. L’Afrique exclut d’être administrée comme une périphérie vulnérable du système international. Elle entend devenir l’un des centres politiques, économiques et intellectuels du monde qui vient.

Pendant longtemps, la participation africaine aux grandes rencontres internationales a été racontée à travers le langage de la vulnérabilité. L’Afrique y apparaissait comme le continent des crises à résoudre, des conflits à contenir, des dettes à restructurer et des populations à assister. À la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, réunie à New York en septembre 2026, les interventions africaines ont cependant porté un récit sensiblement différent. Le continent s’est présenté comme un acteur politique contestant les structures mêmes du pouvoir mondial. La tonalité dominante était celle d’une transformation de l’ordre existant.

Derrière la diversité des régimes, des trajectoires nationales et des doctrines diplomatiques, une conviction commune s’est affirmée: le système international ne peut plus continuer à parler de l’Afrique, décider pour l’Afrique et exploiter les ressources africaines tout en maintenant le continent à distance des centres de décision. Cette évolution, au-delà de la rhétorique diplomatique, témoigne d’une maturation progressive de la pensée stratégique africaine.

Une Afrique toujours discutée, mais jamais représentée

La réforme du Conseil de sécurité a constitué le point de convergence le plus visible des prises de parole africaines. Avec 54 États membres, l’Afrique forme le plus grand groupe régional des Nations unies. Elle représente plus du quart des membres de l’Organisation. Elle ne dispose pourtant d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité, l’institution chargée de prendre les principales décisions relatives à la guerre, à la paix, aux sanctions et aux opérations internationales de sécurité.

Le président kényan William S. Ruto a résumé cette contradiction en observant que l’égalité souveraine proclamée par les Nations unies «s’arrête aux portes du Conseil de sécurité». L’Afrique y est constamment discutée, mais demeure durablement exclue de son pouvoir permanent. Cette exclusion ne relève plus seulement d’une injustice historique. Elle pose un problème de légitimité politique.

Le Nigeria a demandé l’attribution à l’Afrique d’au moins deux sièges permanents et de cinq sièges non permanents. Le vice-président Kashim Shettima a rappelé que le continent ne pouvait pas continuer à remplir l’agenda du Conseil tout en restant absent de sa composition permanente. Le Ghana a prolongé cette position en réclamant une représentation africaine dotée de tous les droits attachés au statut de membre permanent, y compris le droit de veto. Pour le président John Dramani Mahama, la réforme du Conseil est une condition de la crédibilité et de la survie politique des Nations unies.

L’Afrique du Sud, l’Éthiopie, le Malawi, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et les États de la Confédération des États du Sahel ont également défendu une réforme conforme aux aspirations du continent. Cette revendication bénéficie désormais d’une reconnaissance qui dépasse les seules délégations africaines. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a qualifié d’«injuste et indéfendable» l’idée d’un Conseil de sécurité du XXIe siècle sans représentation permanente africaine.

La question essentielle n’est donc plus de savoir si le Conseil doit être réformé. Elle est de déterminer combien de temps l’Afrique acceptera encore de participer à un système qui reconnaît l’injustice de son exclusion sans organiser les conditions de sa correction.

Le prix du capital comme nouvelle frontière de la souveraineté

Les interventions africaines ont également produit une critique particulièrement structurée de l’architecture financière internationale. Dans de nombreux pays du continent, le service de la dette absorbe des ressources indispensables à l’éducation, à la santé, aux infrastructures et à la transformation économique. La dette devient donc un enjeu de souveraineté publique.

William S. Ruto a souligné que dans plusieurs États en développement, «l’hôpital est en concurrence avec le créancier» et «la salle de classe avec le service de la dette». Il a également dénoncé les mécanismes de notation qui contribuent à renchérir artificiellement le coût du financement africain. L’Afrique du Sud a rappelé que les sommes consacrées par les pays africains au remboursement de leur dette étaient comparables aux ressources nécessaires pour combler leur déficit de financement des infrastructures. Elle a aussi soutenu la création d’un panel international sur les inégalités. Le Malawi a demandé un allégement et une restructuration de la dette, tandis que le Nigeria a appelé à élargir l’accès aux financements concessionnels et à revoir les mécanismes internationaux de viabilité de la dette.

Une doctrine économique se dessine derrière ces différentes interventions: l’Afrique ne peut exercer sa souveraineté politique sans souveraineté financière. Un État dont le budget est déterminé par ses créanciers, dont les infrastructures dépendent de capitaux excessivement coûteux et dont les choix sociaux sont soumis à des critères définis à l’extérieur conserve les symboles de la souveraineté, mais perd une partie de sa capacité réelle de décision.

Le Ghana a ainsi affirmé que l’Afrique ne cherchait pas la charité, mais un partenariat égal fondé sur le respect mutuel. Le Kenya a présenté le continent non comme un solliciteur, mais comme le porteur d’une proposition de prospérité partagée. Ce changement de vocabulaire substitue à l’aide une logique d’investissement, et à la dépendance financière une ambition de transformation productive.

Les minerais critiques au cœur d’une bataille historique

Le débat sur les minerais critiques a donné aux interventions africaines une profondeur stratégique particulière. La transition énergétique mondiale dépend du cobalt, du cuivre, du lithium et de nombreuses terres rares dont le continent possède d’importantes réserves. Mais l’Afrique continue, dans une large mesure, à exporter ces ressources sous forme brute, tandis que la transformation industrielle, la recherche, les brevets, les emplois qualifiés et les bénéfices sont concentrés ailleurs.

Cette organisation internationale de la production reproduit une division ancienne du travail: l’Afrique extrait, le reste du monde transforme. La Première ministre de la République démocratique du Congo, Judith Suminwa Tuluka, a averti que la décarbonation mondiale ne pouvait pas être construite à partir de «minerais tachés de sang». Elle a rejeté un système dans lequel les communautés africaines supportent les conséquences humaines et environnementales de l’extraction pendant que la plus grande partie de la valeur est créée hors du continent.

Le Zimbabwe a défendu le principe de «rétention de la valeur à la source». Le président Emmerson D. Mnangagwa a mis en avant les efforts de transformation locale du lithium afin de démontrer que les pays producteurs peuvent participer aux étapes industrielles plus avancées. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont également fait du contrôle des ressources naturelles l’un des fondements de leur doctrine de souveraineté. Le principal enjeu est de maîtriser la chaîne de valeur.

Posséder du lithium sans produire de batteries, disposer de cobalt sans maîtriser les technologies de stockage, exporter du cuivre sans bâtir d’industrie électrique revient à posséder la matière sans contrôler l’économie qu’elle rend possible. La nouvelle doctrine africaine peut ainsi se résumer par une exigence: pas de transition verte mondiale fondée sur une dépendance africaine renouvelée. Si le monde souhaite accéder aux ressources nécessaires à sa transformation énergétique, l’Afrique doit pouvoir exiger en retour la localisation d’industries, le transfert de technologies, la formation de compétences et la constitution de chaînes de valeur régionales.

La justice climatique ne peut être une nouvelle dette

Sur le climat, les États africains ont rejeté l’idée selon laquelle le continent devrait choisir entre son développement et ses engagements environnementaux. Le Nigeria demande que le financement climatique soit régi par l’équité et la responsabilité partagée, et non par une logique de charité. Le Ghana plaide pour des financements prévisibles qui ne créent pas de nouvelles dettes.

Le Malawi a appelé les grands émetteurs à respecter leurs engagements et à rendre pleinement opérationnels les mécanismes relatifs aux pertes et préjudices. La République centrafricaine a demandé que les pays du bassin du Congo soient rémunérés pour les services écologiques rendus à l’ensemble de la planète par la protection de leurs forêts.

Ces interventions permettent de dépasser une lecture étroite de la justice climatique. Pour l’Afrique, celle-ci ne saurait être réduite à une compensation versée après une catastrophe. Elle doit inclure le droit à l’énergie, l’industrialisation verte, l’adaptation agricole, la protection des populations et l’accès aux technologies.

Le continent refuse ainsi une transition au cours de laquelle les pays industrialisés conserveraient leur avance technologique, tandis que les sociétés africaines seraient invitées à financer leur adaptation au moyen de nouveaux emprunts. Une dette climatique transformée en dette financière prolonge l’injustice sous un autre nom.

Le Sahel et les deux voies du panafricanisme diplomatique

Si les États africains convergent sur la réforme de la gouvernance mondiale, ils ne proposent pas tous la même méthode.

Le Sénégal a défendu une approche fondée sur la coopération entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, l’Union africaine et les Nations unies. Le président Bassirou Diomaye D. Faye a insisté sur le caractère transfrontalier du terrorisme et sur la nécessité d’une réponse régionale coordonnée.

Les États de la Confédération des États du Sahel ont développé un discours plus radical. Le Mali a revendiqué son «autonomie stratégique» et refusé les injonctions extérieures. Le Niger a interprété la crise sahélienne comme une lutte de libération contre des mécanismes contemporains de recolonisation. Le Burkina Faso a dénoncé le néocolonialisme, l’application sélective du droit international et ce qu’il considère comme l’instrumentalisation des institutions multilatérales.

Deux voies apparaissent ainsi au sein de la diplomatie africaine. La première cherche à réformer le multilatéralisme de l’intérieur, par la négociation, la construction de coalitions et l’élargissement progressif de la représentation africaine. La seconde considère que certaines institutions internationales sont trop profondément marquées par les hiérarchies coloniales pour être simplement corrigées. Elle privilégie la rupture, l’autonomie et la constitution de nouvelles solidarités politiques.

Ces deux orientations ne doivent toutefois pas masquer leur point de rencontre. Toutes deux contestent l’asymétrie du système international. Toutes deux réclament une Afrique capable de définir ses priorités sans tutelle. Toutes deux considèrent que les règles mondiales sont trop souvent appliquées selon la puissance des États concernés. La divergence porte moins sur le diagnostic que sur la stratégie.

Palestine, Congo, Soudan: le droit international à l’épreuve de sa cohérence

Plusieurs délégations africaines ont fait de la situation palestinienne un test de la crédibilité du droit international. L’Égypte a présenté la question palestinienne comme l’une des illustrations les plus évidentes du dysfonctionnement du système mondial. Elle a demandé la consolidation du cessez-le-feu, l’acheminement de l’aide humanitaire et la mise en œuvre d’une solution politique fondée sur l’existence de deux États.

Le Maroc a défendu la création d’un État palestinien viable et exprimé sa préoccupation devant la situation à Gaza et en Cisjordanie. La Tunisie a dénoncé l’incapacité de la communauté internationale à faire appliquer le droit humanitaire. Le Ghana a simultanément condamné les actes de terrorisme du Hamas, soutenu la solution à deux États et demandé que les souffrances civiles ne soient plus dissimulées derrière des formulations diplomatiques.

Cette critique de l’application sélective du droit international s’est également manifestée à propos des conflits africains. La République démocratique du Congo a demandé l’application des résolutions relatives à la guerre dans l’Est du pays et dénoncé l’économie politique de la violence alimentée par l’exploitation des ressources. Le Soudan a mis l’accent sur les ingérences extérieures, les flux d’armes et la présence de mercenaires. Le Tchad a rappelé le poids considérable que représente l’accueil des réfugiés soudanais et condamné les atteintes à son intégrité territoriale liées au conflit voisin.

Derrière ces interventions se trouve une principale interrogation: le droit international est-il une norme universelle ou un instrument dont l’intensité d’application varie selon les rapports de puissance? L’ordre multilatéral ne retrouvera pas la confiance des sociétés africaines en multipliant les déclarations de principe. Il devra démontrer que la vie d’un civil congolais, soudanais, sahélien ou palestinien possède la même valeur politique et juridique que celle de tout autre être humain.

L’intelligence artificielle, prochaine frontière de la dépendance

L’intelligence artificielle s’est imposée comme un thème central du débat général. Elle a été mentionnée par la majorité des délégations, davantage que le climat ou les droits humains. Pour les pays africains, l’enjeu dépasse l’adoption de nouvelles technologies. Il concerne la répartition mondiale du pouvoir scientifique, économique et informationnel.

Le président éthiopien Taye Atske-Selassie a posé une interrogation assez claire sur le sujet: l’âge de l’intelligence artificielle deviendra-t-il un nouvel instrument d’inégalité ou un facteur de croissance collective? Il a demandé que le Sud global participe à la conduite de la révolution technologique au lieu d’en rester un simple spectateur. Le Nigeria a proposé de mobiliser les compétences de sa jeunesse pour orienter l’intelligence artificielle vers le progrès humain. La Tunisie a demandé une gouvernance mondiale équitable afin d’éviter l’aggravation de la fracture numérique entre le Nord et le Sud. L’enjeu est considérable. Un continent qui ne maîtrise ni ses données, ni ses infrastructures de calcul, ni les modèles qui organisent l’accès au savoir risque de passer de la dépendance extractive à la dépendance algorithmique.

La souveraineté numérique africaine devra donc reposer sur des infrastructures énergétiques et numériques, des centres de données, des capacités de calcul, des universités de recherche et des modèles adaptés aux langues et aux réalités africaines. L’Afrique doit en effet participer à la conception de l’intelligence artificielle, à sa régulation et à la définition de ses finalités.

De la réparation historique à la transformation du futur

Le Ghana a apporté au débat une dimension historique essentielle. Le président John Dramani Mahama a rappelé son engagement en faveur de la reconnaissance de la traite transatlantique et de l’esclavage racial des Africains comme crime contre l’humanité. Il a précisé que cette démarche visait la reconnaissance des blessures du passé et leur guérison.

La question des réparations ne peut toutefois être réduite à une compensation financière. Elle concerne également la restitution des biens culturels, la réforme des institutions mondiales, la circulation des savoirs, la justice économique et la reconnaissance de la contribution africaine à l’histoire de la modernité. Réparer signifie aussi modifier les structures qui continuent de produire l’inégalité.

Il serait contradictoire de reconnaître les violences de la traite et de la colonisation tout en maintenant un système international dans lequel l’Afrique demeure exclue des décisions permanentes, exporte ses matières premières sans transformation et emprunte à des conditions plus coûteuses que les économies les plus riches. La réparation ne consiste pas uniquement à faire un travail sur le passé. Elle est surtout une politique du futur.

De la convergence des discours à l’organisation de la puissance

La 81e Assemblée générale montre que les revendications africaines sont désormais largement identifiées. Le continent veut :

  • une représentation permanente au Conseil de sécurité
  • une réforme de l’architecture financière
  • un traitement plus équitable de la dette
  • la transformation locale de ses ressources
  • un financement climatique non générateur de dette, et
  • une participation réelle à la gouvernance de l’intelligence artificielle.

Ainsi, le principal problème demeure l’insuffisance des instruments collectifs permettant de transformer ce diagnostic en décisions.

L’Afrique possède un poids numérique important à l’Assemblée générale, mais ce poids ne devient pas automatiquement une puissance diplomatique. Pour y parvenir, elle devra renforcer la coordination entre l’Union africaine, les communautés économiques régionales et les États membres. Elle devra également construire des alliances avec les pays d’Amérique latine, des Caraïbes, d’Asie et du Pacifique qui partagent certaines de ses revendications sur la dette, le climat, la technologie et la démocratisation des institutions mondiales.

Enfin, elle devra articuler sa parole extérieure à des transformations internes. La souveraineté économique ne peut pas reposer uniquement sur des déclarations. Elle exige des systèmes éducatifs solides, des politiques industrielles, des infrastructures, une gouvernance publique responsable et une intégration continentale effective.

L’Afrique ne cherche plus à rejoindre le monde d’hier

Les interventions africaines à la 81e Assemblée générale ne forment pas encore une doctrine parfaitement unifiée. Elles révèlent des divergences politiques, des contradictions institutionnelles et des conceptions différentes de la souveraineté.

Elles dessinent néanmoins un horizon commun. L’Afrique ne veut plus être définie uniquement par ses vulnérabilités. Elle entend être reconnue par sa capacité à produire des solutions, à organiser ses ressources et à participer à la définition des normes mondiales. Trois récits se sont ainsi rencontrés à New York: celui de la réparation historique, celui de la souveraineté retrouvée et celui de la transformation économique et technologique.

Ces trois récits portent une même ambition. Celle de replacer l’Afrique au centre de sa propre histoire. Il ne s’agit plus d’obtenir une place dans le monde construit en 1945. L’Afrique revendique le droit de participer à la conception du monde qui succédera à cet ordre.

Il s’agit, en somme, d’organiser sa puissance.

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