Au XVIIe siècle, la transformation des Antilles françaises en espaces de production sucrière s’accompagne de l’institutionnalisation d’un marché transatlantique d’Africains réduits en esclavage. Dans une étude publiée en 1957, l’historien sénégalais Abdoulaye Ly met en lumière les liens structurels entre l’essor du sucre, la concentration des terres, la formation du capital marchand et le développement de la traite négrière. Ce texte permet aujourd’hui de comprendre que la place de l’Afrique ne se situe pas à la périphérie de l’histoire du capitalisme moderne. Par le travail contraint de millions de ses filles et de ses fils, elle en fut l’un des fondements humains, productifs et financiers.
Une histoire mondiale encore racontée sans l’Afrique
L’histoire conventionnelle de la modernité économique commence généralement en Europe. Elle raconte la progression du commerce maritime, la constitution des États modernes, l’expansion des compagnies commerciales, l’accumulation du capital et, plus tard, la révolution industrielle. L’Afrique y apparaît parfois de manière secondaire, comme un continent extérieur aux grandes transformations économiques du monde.
Cette représentation pose un problème majeur. Elle isole artificiellement l’histoire européenne des systèmes coloniaux qui ont contribué à son développement. Elle sépare les trajectoires des métropoles de celles des territoires conquis, alors que ces espaces appartenaient à un même ensemble économique et politique. Elle tend aussi à réduire la traite négrière à une catastrophe humanitaire périphérique, sans toujours l’intégrer pleinement à l’histoire de la production, de la consommation et de l’accumulation capitaliste.
L’étude d’Abdoulaye Ly, intitulée «La formation de l’économie sucrière et le développement du marché d’esclaves africains dans les îles françaises d’Amérique, au XVIIe siècle», apporte un correctif essentiel à ce récit. Ce travail examine la formation de l’économie coloniale dans les Antilles françaises et les conditions dans lesquelles la main-d’œuvre africaine asservie en devient progressivement un élément central. Le texte est présenté comme un extrait d’un travail plus vaste consacré à l’évolution du commerce français en Afrique noire durant le dernier quart du XVIIe siècle.
Avant le sucre, une économie coloniale encore instable
L’économie des îles françaises d’Amérique ne naît pas immédiatement sous la forme d’un système sucrier parfaitement organisé. Dans sa première phase, elle repose sur une occupation territoriale fragile, un commerce irrégulier et une production agricole relativement diversifiée. Des colons cultivent notamment le tabac, le coton, l’indigo et différentes denrées vivrières. Le peuplement européen reste instable et les possessions françaises subissent les effets des rivalités entre puissances coloniales.
Les premiers établissements sont également liés à la piraterie, à la course maritime, à la contrebande et aux échanges interinsulaires. L’espace antillais est alors traversé par la concurrence entre Français, Anglais, Hollandais et Espagnols. Les frontières coloniales demeurent mouvantes, tandis que les conflits européens se prolongent dans la Caraïbe. Pour les puissances engagées dans cette compétition, posséder une île signifie contrôler un territoire productif, un débouché commercial, une escale maritime et un instrument de puissance.
Cette première économie coloniale utilise différentes formes de travail. Aux côtés des colons libres se trouvent des engagés européens, liés pour plusieurs années à un propriétaire ou à un marchand. Ces travailleurs constituent initialement une part importante de la force de travail disponible. Des Africains réduits en esclavage sont cependant présents dès les premières décennies de la colonisation française, avant même que la canne à sucre ne s’impose comme production dominante.
Il faut donc éviter une explication trop mécanique selon laquelle l’esclavage africain aurait commencé seulement après l’introduction du sucre. La relation historique est plus complexe. La présence d’Africains asservis précède l’expansion définitive de l’économie sucrière. Mais le passage à la production sucrière de grande ampleur transforme radicalement le besoin de main-d’œuvre et donne au commerce négrier une dimension nouvelle.
La révolution de la canne
La canne à sucre représente une culture particulière. Son exploitation exige des terres, une main-d’œuvre abondante, des équipements de transformation et des capitaux considérables. Contrairement à une production agricole destinée à la consommation locale, le sucre s’insère dans un système intégré. Il faut planter et couper la canne, la transporter rapidement, la broyer, cuire le jus, transformer la matière obtenue, conditionner le produit puis l’expédier vers les marchés européens.
La plantation sucrière doit ainsi être comprise comme une entreprise agricole, manufacturière et commerciale. Le champ, le moulin, la sucrerie, le port et le navire appartiennent à une même chaîne de production. La valeur n’est pas créée à une étape unique. Elle résulte de l’articulation entre la terre coloniale, le travail servile, la technologie de transformation, le capital marchand et les circuits maritimes.
Abdoulaye Ly observe que le développement de la canne entraîne une restructuration économique et sociale des Antilles. Les petites exploitations tendent à céder devant des unités plus importantes. La concentration des terres progresse. Les nouveaux producteurs doivent disposer de ressources suffisantes pour financer les installations et entretenir une main-d’œuvre nombreuse. L’économie sucrière favorise ainsi la formation d’une société plus hiérarchisée, dominée par les propriétaires et les intérêts marchands liés à l’exportation.
Dans le document, l’auteur formule une thèse particulièrement solide. Le capitalisme moderne ne peut se comprendre sans le sucre, et le sucre antillais ne peut se comprendre sans la main-d’œuvre esclave. Il décrit l’économie sucrière comme un complexe réunissant les marchés européens, les comptoirs africains, les plantations américaines, les navires, les capitaux et le travail des Africains asservis.
Du recours aux engagés à la généralisation du travail servile
Le passage des petites exploitations aux grandes plantations modifie profondément la place du travail. Pour les propriétaires, la main-d’œuvre engagée européenne apparaît progressivement comme insuffisante, instable ou inadaptée à l’ampleur des besoins économiques. Le développement de la production exige une force de travail disponible en permanence, placée sous une contrainte extrême et privée de la possibilité de négocier librement ses conditions d’existence.
Le système colonial répond à cette demande par l’intensification de la déportation d’Africains. Les personnes réduites en esclavage sont transformées juridiquement et économiquement en biens appropriables. Cette violence constitue l’une des conditions de fonctionnement du modèle. La plantation repose donc aussi sur la négation institutionnalisée de la liberté, de l’intégrité et de la personnalité juridique d’êtres humains.
Abdoulaye Ly montre qu’une véritable articulation se forme entre deux branches d’activité que sont la production coloniale et le commerce négrier. Plus la canne progresse, plus la demande de captifs augmente. Plus les réseaux de traite approvisionnent les îles, plus les plantations peuvent accroître leur production. La déportation des Africains devient ainsi une composante structurelle de l’économie antillaise.
Cette dynamique est soutenue par les autorités coloniales et les compagnies de commerce. Les politiques de monopole, les privilèges commerciaux et la réglementation des échanges participent à l’organisation de l’espace impérial. Ainsi, le développement du sucre résulte aussi de décisions politiques, de stratégies mercantilistes et de rivalités entre puissances européennes.
Le rôle déterminant des réseaux transnationaux
L’économie sucrière française n’est pas exclusivement française. Les marchands, les capitaux et les navires hollandais jouent notamment un rôle important dans l’approvisionnement des plantations, l’écoulement des produits et le transport des personnes réduites en esclavage. Abdoulaye Ly souligne ainsi le caractère international de la formation du système sucrier antillais. Cette observation montre que la première mondialisation repose aussi sur des circulations qui franchissent régulièrement les frontières politiques (capitaux, techniques, informations commerciales, produits tropicaux, navires et main-d’œuvre captive).
Les intérêts économiques peuvent coopérer alors même que les États sont en guerre. Les marchands contournent les monopoles, pratiquent la contrebande et s’insèrent dans des réseaux reliant les ports européens, les côtes africaines et les plantations américaines. Le capitalisme atlantique se développe donc dans un espace impérial fragmenté, mais économiquement interdépendant.
Cette dimension permet de dépasser la représentation simplifiée d’un commerce triangulaire parfaitement régulier. Le système est composé de circuits multiples, de routes concurrentes et d’acteurs divers. Toutefois, son principe central reste identifiable. L’Europe fournit une partie des capitaux, des marchandises et des moyens maritimes ; l’Afrique subit la capture et la déportation d’une partie de sa population ; les Amériques fournissent les terres et les produits coloniaux ; les marchés européens absorbent une part croissante de ces marchandises.
Le marché ne précède pas la violence
Parler d’un «marché d’esclaves» risque de donner à la traite l’apparence d’un échange économique ordinaire. Or ce marché est inséparable d’une violence politique, militaire et sociale. La marchandise qui y circule est une personne préalablement capturée, déplacée, déshumanisée et soumise à un régime de contrainte.
La demande coloniale transforme les captifs africains en facteurs de production. Cela ne signifie pas que les Africains se réduisent à la condition que le système leur impose. Derrière les registres comptables, les contrats, les cargaisons et les catégories juridiques se trouvent des personnes porteuses de noms, de langues, de connaissances, de pratiques spirituelles et d’expériences sociales.
L’une des exigences contemporaines de l’écriture de cette histoire consiste donc à réintroduire l’humanité des victimes là où les archives coloniales ne voient souvent que des unités de travail. Il faut analyser le système économique sans reproduire son langage de dépersonnalisation. Il faut étudier les profits sans faire disparaître les vies sacrifiées à leur production.
Cette précaution implique également de ne pas présenter l’Afrique comme un acteur homogène. Des pouvoirs et des intermédiaires africains ont participé, selon des configurations variables, à la capture ou à la vente de prisonniers. Mais cette participation ne saurait effacer l’organisation atlantique de la demande, la supériorité maritime des puissances européennes, la croissance des plantations ni la construction juridique de l’esclavage colonial. Le système doit être analysé dans la totalité de ses rapports de force.
L’Afrique au centre de la première économie-monde
La lecture d’Abdoulaye Ly conduit à une conclusion décisive. L’Afrique occupait une position centrale dans l’économie moderne, mais profondément asymétrique, dans le système atlantique.
Son apport ne fut pas librement négocié. Des êtres humains lui furent retirés et transformés en force productive dans les colonies. Le travail africain produisit des marchandises consommées en Europe, rentabilisa des terres américaines, alimenta les échanges maritimes et soutint les activités commerciales de nombreux ports.
Le sucre participa également à la transformation des sociétés européennes. D’abord produit rare, il devint progressivement une marchandise de consommation plus large. Sa circulation enrichit des planteurs, arma des navires, stimula les activités de raffinage, renforça les réseaux de crédit et augmenta les recettes tirées du commerce colonial.
Il serait néanmoins réducteur d’affirmer que l’esclavage explique à lui seul la naissance du capitalisme ou que l’ensemble de la modernité occidentale provient d’une cause unique. Les transformations européennes résultent aussi de dynamiques agricoles, financières, techniques, politiques et institutionnelles multiples. La contribution de l’analyse de Abdoulaye Ly consiste précisément à rendre impossible un autre réductionnisme, celui d’une modernité exclusivement européenne, autonome et détachée de la domination coloniale.
De l’esclavage historique aux chaînes de valeur contemporaines
Relire cette histoire présente un intérêt qui dépasse la connaissance du XVIIe siècle. L’économie sucrière antillaise révèle certains mécanismes durables de l’économie mondiale (spécialisation forcée des territoires, dépendance à l’égard d’un produit d’exportation, concentration de la propriété, etc.).
Ces mécanismes ne se reproduisent pas aujourd’hui sous des formes identiques. Le salariat contemporain ne peut évidemment pas être assimilé juridiquement à l’esclavage colonial. Mais certaines structures de dépendance rappellent que l’insertion dans l’économie mondiale ne garantit ni la souveraineté ni le développement.
De nombreux pays africains demeurent spécialisés dans l’exportation de matières premières faiblement transformées. Les fonctions les plus rémunératrices, notamment le financement, l’assurance, le raffinage, la transformation industrielle, la distribution et la maîtrise technologique, sont souvent localisées ailleurs. Une part substantielle de la valeur quitte donc le territoire qui fournit la ressource.
La plantation sucrière permet de comprendre ce principe. Un territoire peut être indispensable à une chaîne de valeur tout en restant dominé à l’intérieur de celle-ci. L’Afrique contemporaine peut produire des ressources stratégiques sans contrôler leur prix, leur transformation, leur transport ou leur commercialisation. La centralité productive n’équivaut pas automatiquement à la puissance économique.
La leçon stratégique est claire. Il ne suffit pas d’être intégré au marché mondial. Il faut déterminer les conditions politiques, financières et technologiques de cette intégration. Pour les États africains, l’enjeu réside dans la capacité à transformer localement les ressources, à financer leurs propres infrastructures, à maîtriser les données et les technologies, à développer le commerce intra-africain et à construire des politiques industrielles coordonnées.
Mémoire, réparations et justice historique
L’analyse économique de l’esclavage alimente nécessairement la question des réparations. Si la traite et la plantation ont contribué à la formation de richesses privées et publiques, leurs conséquences ne relèvent pas uniquement de la mémoire symbolique. Elles appartiennent également à l’histoire des inégalités patrimoniales, des institutions commerciales et des hiérarchies internationales.
La réparation ne doit cependant pas être réduite à la fixation d’un montant global détaché de toute politique. Elle peut inclure plusieurs dimensions complémentaires : ouverture intégrale des archives, soutien à la recherche historique africaine et caribéenne, restitution de biens culturels, protection des sites de mémoire, réforme des programmes scolaires, financement d’institutions scientifiques et reconnaissance officielle des responsabilités.
Elle peut aussi prendre la forme d’un nouvel agenda de coopération entre l’Afrique et ses diasporas. Les sociétés caribéennes issues de la déportation portent une part de l’histoire africaine hors du continent. Leur trajectoire constitue l’un des prolongements majeurs de l’expérience africaine dans le monde.
Une politique panafricaine de la mémoire devrait donc relier les territoires de départ, les routes de la déportation et les sociétés de destination. Elle devrait rapprocher chercheurs, institutions culturelles, universités, musées et communautés de mémoire d’Afrique, des Caraïbes, des Amériques et d’Europe.
Réapproprier le récit pour construire l’avenir
La réappropriation de l’histoire africaine consiste à rétablir les causalités qui ont été minimisées, à identifier les rapports de puissance et à restituer aux expériences africaines leur portée universelle.
L’œuvre d’Abdoulaye Ly participe à cette entreprise intellectuelle. Son approche replace l’Afrique dans l’histoire des systèmes économiques mondiaux. Elle rappelle aussi que la recherche historique peut constituer un instrument de souveraineté intellectuelle. Produire nos propres concepts, interroger les sources à partir de nos préoccupations et inscrire l’Afrique au centre de l’analyse sont des conditions essentielles de l’autonomie stratégique du continent.
L’histoire du sucre montre finalement qu’une marchandise apparemment ordinaire peut contenir tout un ordre mondial. Derrière sa production se dessinent la conquête territoriale, la concentration foncière, la mobilisation du capital, l’expansion maritime, la réglementation coloniale et la mise en esclavage de populations africaines.
Reconnaître cette réalité ne revient pas à enfermer l’Afrique dans la condition de victime. C’est au contraire lui restituer sa place dans l’histoire de la création de la richesse mondiale. C’est aussi rappeler qu’un continent peut être indispensable à un système sans en maîtriser les institutions ni en recevoir équitablement les bénéfices.
Cette leçon conserve une portée profondément contemporaine. La souveraineté africaine dépendra moins de la simple possession des ressources que de la capacité à contrôler les chaînes de valeur, les instruments financiers, les savoirs, les technologies et les récits qui leur donnent sens.
Le rôle de l’Afrique dans l’histoire économique mondiale n’est pas tardif. Elle se trouvait déjà au cœur de l’un de ses systèmes fondateurs. La question décisive pour le XXIe siècle est désormais la suivante: après avoir longtemps fourni des ressources, du travail et de la valeur à des ordres économiques construits ailleurs, le continent saura-t-il définir les règles de sa propre centralité?


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