En 1949, dans les pages de Présence Africaine, Doudou Thiam posait une question qui demeure brûlante en 2026 :
que restera-t-il des institutions africaines lorsqu’un ordre juridique étranger prétend leur substituer les siens ?
Son texte[1], souvent oublié, était pourtant l’une des premières tentatives africaines de démonter scientifiquement le mythe colonial de “l’Afrique sans droit” et d’opposer à cette fiction une démonstration puissante :
l’Afrique est une terre de droit, de structures politiques sophistiquées et d’institutions élaborées.
Aujourd’hui, alors que les institutions continentales — Union africaine, CEDEAO, CEEAC, mais aussi l’Alliance des États du Sahel (AES) — traversent une période de recomposition historique, le texte de Thiam redevient un outil stratégique pour penser un horizon africain autonome.
Défaire un mensonge fondateur : l’Afrique n’a jamais été un “no man’s land juridique”
L’un des apports majeurs de Thiam est de montrer que le colonialisme ne s’est pas contenté d’occuper des territoires :
il a cherché à coloniser l’imaginaire juridique, en installant l’idée perverse que les sociétés africaines étaient dépourvues de structures politiques cohérentes.
À rebours, Thiam rappelle que :
- toutes les sociétés humaines produisent du droit, y compris celles sans écriture ;
- les institutions africaines reposaient sur des règles, des sanctions, une autorité légitime ;
- les structures politiques — du clan aux royaumes — possédaient une rationalité interne comparable à toute formation politique complexe.
En 2026, ce débat demeure central.
La persistance, dans certains discours internationaux, d’un récit selon lequel l’Afrique serait un espace “à stabiliser”, “à doter d’institutions”, “à sécuriser” traduit la survie de cette vieille matrice coloniale.
La question de la souveraineté juridique africaine est donc loin d’être close.
Comprendre la fracture : quand les institutions coloniales ont remplacé les institutions africaines
Thiam montre comment les royaumes, chefferies et structures corporatives africaines ont été progressivement vidés de leur substance pour être remplacés par des institutions administratives importées : chefs de canton transformés en fonctionnaires, disparition des conseils représentatifs, effacement des mécanismes traditionnels de régulation du pouvoir.
Cette substitution a produit trois conséquences stratégiques :
Rupture de la légitimité
Les institutions “modernes” ont hérité du pouvoir, mais pas de la légitimité sociale.
D’où les crises politiques récurrentes où les populations continuent de se référer, consciemment ou non, à des logiques plus anciennes de représentation et d’autorité.
Déconnexion entre État et société
L’État colonial — devenu État postcolonial — est resté exogène, souvent vertical, bureaucratique, indifférent aux dynamiques sociales profondes.
Déficit de gouvernance durable
Parce qu’un ordre juridique importé ne peut se maintenir que par coercition ou par dépendance administrative, il produit des institutions fragiles, contestées ou inefficaces.
Ce que cela dit de l’Afrique d’aujourd’hui : UA, CEDEAO, AES… une recomposition sous tension
En 2026, l’Afrique connaît une reconfiguration inédite de ses institutions régionales :
- L’Union africaine tente de refonder une souveraineté continentale basée sur des cadres normatifs communs (Agenda 2063, CESA 2026‑2035).
- La CEDEAO traverse une crise existentielle, contestée par les transitions politiques et par la montée de l’AES (Mali–Burkina Faso–Niger), qui rejette les mécanismes hérités de la période postcoloniale.
- L’AES revendique une rupture assumée avec les logiques institutionnelles jugées « imposées » de l’extérieur.
Toutes ces dynamiques renvoient à une question fondamentale :
l’Afrique tente-t-elle de renouer avec ses propres logiques institutionnelles profondes ?
Autrement dit :
L’AES, dans son rejet explicite du modèle CEDEAO, exprime-t-elle — sans le dire — un retour à des formes africaines de souveraineté territoriale, d’autonomie régionale, de sécurité communautaire ?
La CEDEAO, en crise, souffre justement d’une déconnexion des principes originels de légitimité africaine mis en lumière par Thiam : représentativité réelle, ancrage social, articulation avec les “communautés organiques”.
Décoloniser le droit aujourd’hui : une nécessité stratégique, pas un slogan intellectuel
Thiam insiste sur une idée forte :
Les institutions africaines peuvent évoluer, mais elles doivent refléter l’esprit africain profond — sens de la communauté, dimension spirituelle, centralité du consensus.
Cette réflexion fournit un cadre puissant pour penser les défis actuels.
Pour l’Union africaine
La réforme des institutions devrait intégrer :
- une représentation plus organique (sociétés civiles, autorités traditionnelles légitimes) ;
- une philosophie du droit enracinée dans l’histoire et l’épistémologie africaine ;
- une gouvernance qui valorise consensus, médiation, continuité, plutôt que compétition institutionnelle.
Pour la CEDEAO
L’organisation doit cesser de fonctionner comme une réplique administrative du modèle européen.
Son efficacité future dépendra de sa capacité à :
- redevenir une institution de proximité ;
- réintégrer la dimension culturelle des légitimités politiques ;
- abandonner la logique punitive héritée de la période postcoloniale.
Pour l’AES
L’alliance doit éviter de n’être qu’un rejet du passé ; elle doit s’appuyer sur :
- les logiques de sécurité communautaire africaines (comités locaux, modèles précoloniaux de défense, résolution endogène des conflits) ;
- des principes africains de gouvernance à réinventer, pas à nostalgiser.
Réinventer l’avenir : vers un droit africain de la modernité
Au terme de son texte, Thiam affirme que les institutions africaines peuvent disparaître matériellement, mais leur esprit demeurera comme matrice de toute institution future.
Ce message résonne puissamment aujourd’hui.
Déconstruire le droit colonial ne signifie pas “retour au passé” : cela signifie retrouver la capacité d’innover à partir de nos propres fondations.
Ce que cela implique :
- Penser une gouvernance qui valorise la communauté, mais refuse le clientélisme.
- Reconnaître le spirituel, sans tomber dans l’irrationnel politique.
- Réhabiliter les structures traditionnelles, non comme folklore, mais comme sources vivantes de rationalité sociale et juridique.
- Construire un droit africain capable de dialoguer avec la modernité technique, sans se laisser absorber par elle.
Conclusion
Décoloniser le droit, c’est réarmer la souveraineté africaine**
2026 est peut-être le moment que Thiam anticipait :
celui où les États africains, en crise ou en recomposition, doivent réinventer leurs institutions non pas à partir de modèles importés, mais à partir de l’esprit profond de leur civilisation.
La question n’est plus seulement : que restera-t-il des institutions coutumières ?
La question est désormais :
quelle part de l’esprit africain sera intégrée dans les institutions du XXIᵉ siècle ?
C’est là que se joue la véritable décolonisation.
Et c’est là que se joue l’avenir de l’Union africaine, de la CEDEAO, de l’AES — et de l’Afrique toute entière.
Référence
[1] Thiam, D. (1949). De l’avenir des institutions coutumières en Afrique noire. Présence Africaine, N° 6(1), 36–46. https://doi.org/10.3917/presa.006.0036


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