Cadre historique — quand l’Asie et l’Afrique s’autorisent à “faire l’histoire”
Il y a des dates qui n’inventent pas seulement un événement: elles inventent un point de vue. En avril 1955, la Conférence de Bandoeng n’a pas créé “le Sud global” (l’expression viendra plus tard) mais elle a forgé ce que le terme désigne aujourd’hui: un sujet politique collectif composé de nations longtemps traitées comme objets, terrains, arrière-cours, “zones” ou “protectorats”. À Bandoeng, des pays d’Asie et d’Afrique se rencontrent pour discuter “de leur destin” et “faire le point de leur situation commune”, avec une donnée qui claque comme une statistique de puissance: vingt-neuf pays représentant plus de la moitié de la population du globe.
Bandoeng, ou la majorité mondiale qui se découvre majorité politique
Le texte publié par Présence africaine insiste d’emblée sur l’élément le plus subversif: la réunion de Bandoeng rassemble précisément ceux “qui ont le plus souffert du colonialisme” et de ses maux adjacents (injustice, intolérance, discrimination raciale, guerre). Autrement dit, la conférence ne se contente pas d’additionner des drapeaux: elle agrège une expérience historique, une mémoire partagée de la domination. C’est ici que naît, avant le vocabulaire, l’intuition structurante du “Sud global”:
- une communauté de condition (colonisation, dépendance, hiérarchies raciales),
- une communauté d’agenda (souveraineté, dignité, paix, développement),
- et une communauté de méthode (coordination, voix collective, coalitions).
Le texte souligne aussi un fait crucial: les intervenants dénoncent le colonialisme “sous toutes ses formes”, mais se gardent de “professer un racisme anti-raciste”. Voilà une nuance stratégique: Bandoeng ne cherche pas l’inversion des hiérarchies, il revendique la fin des hiérarchies et, surtout, le droit d’énoncer le monde depuis Bandung, pas depuis les chancelleries impériales.
“Ordre international”: la critique n’est pas seulement morale, elle est institutionnelle
Une lecture paresseuse de Bandoeng y verrait une simple grand-messe anticoloniale. Or, le dossier montre autre chose: Bandoeng est aussi une proposition d’architecture. Le texte introductif insiste sur la nécessité “d’instaurer un ordre nouveau, efficace, international”, fondé sur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et la Charte des Nations-Unies.
Dans l’intervention de Gamal Abd-el Nasser, le diagnostic se fait systémique: la paix mondiale suppose des conditions concrètes (limitation des armements, respect des obligations internationales, lutte contre la discrimination, fin de la logique où les “petites nations” servent d’“instrument” dans le jeu des grandes puissances, et liquidation du colonialisme). La force de ce passage, pour notre série, c’est qu’il fait de la souveraineté un principe opérationnel, pas un slogan:
- ne pas être l’instrument d’autrui,
- exiger la non-ingérence,
- et réaffirmer le droit de choisir librement ses systèmes politiques et économiques.
On reconnaît ici la grammaire fondatrice d’un “Sud global”: la souveraineté n’est pas seulement territoriale, elle est décisionnelle.
Bandoeng invente une solidarité et une “discipline” du désaccord
Le dossier contient des témoignages qui montrent comment Bandoeng est perçu comme un tournant: “Pour la première fois… des hommes… unis dans la haine du colonialisme et l’amour de la paix” proclament leur volonté de défendre leur indépendance contre toute ingérence étrangère. Il est même écrit que l’Europe doit méditer cette idée: “La faculté de conduire l’histoire n’est point une propriété perpétuelle.”
Mais l’intérêt analytique est ailleurs: Bandoeng réunit des États divers, aux trajectoires et intérêts parfois contradictoires. Le texte note que certains commentateurs ont fantasmé des oppositions internes, et que Bandoeng a tout de même adopté une politique de non-alignement signifiant “refus absolu de toute inféodation”. Autrement dit, Bandoeng n’efface pas les divergences ; il invente une discipline: désaccords permis, dépendance interdite. C’est une matrice qui parlera encore longtemps aux coalitions africaines et afro-asiatiques: on peut négocier, composer, varier, mais on ne doit pas “appartenir”.
L’Afrique à Bandoeng: souveraineté, économie, culture, déjà le triptyque du futur
Le dossier met en scène plusieurs voix africaines, et c’est un point décisif: l’Afrique n’est pas une simple invitée symbolique ; elle y formule déjà des lignes programmatiques.
Le représentant du Soudan alerte sur “l’assistance économique conditionnelle” comme menace pour la liberté nationale et la souveraineté. L’idée est moderne: la dépendance ne prend pas seulement la forme du drapeau étranger, mais aussi celle des conditions attachées à l’aide.
Il propose aussi un axe culturel: combiner connaissances, recherches, expériences, et “échanges d’étudiants et de personnels enseignants”. Bandoeng, déjà, comprend que la souveraineté passe par la circulation des savoirs.
Le délégué de Lybie formule une thèse radicale: “les ingérences idéologiques de l’extérieur” sont “une autre forme de colonialisme”, un “esclavage intellectuel” menaçant la souveraineté et la paix.
Le représentant d’Ethiopie rappelle l’ampleur du fait colonial dans la région afro-asiatique, tout en posant une exigence: tolérance et universalité des principes, sinon la revendication d’égalité perd sa force.
Ainsi, dès 1955, on voit apparaître ce qui structurera plus tard l’imaginaire du “Sud global”:
- Souveraineté politique (non-ingérence, indépendance réelle),
- Souveraineté économique (refus des dépendances conditionnelles),
- Souveraineté culturelle et cognitive (coopération, échanges, universités, pensée).
1955 → 2026: pourquoi ce “moment Bandung” revient dans nos débats africains
Si Bandoeng résonne encore, ce n’est pas par nostalgie. C’est parce que la conférence a inventé une posture stratégique que l’Afrique doit continuellement réapprendre: se compter, se coaliser, se raconter. Le “Sud global” n’est pas une géographie: c’est une capacité. Et Bandoeng a montré ses trois ressorts:
- Le nombre (majorité démographique) devient une voix (majorité politique) quand il s’organise.
- La plainte (le récit de l’oppression) devient une proposition (un ordre international fondé sur des principes).
- La libération n’est pas seulement la fin d’un empire: c’est l’apprentissage de l’autonomie (économique, culturelle, diplomatique).
En 2026, l’Afrique se trouve souvent sommée de “choisir un camp”, d’entrer dans des logiques d’alignement, de dépendre de conditionnalités, ou de déléguer sa sécurité, sa monnaie, ses récits. Bandoeng nous rappelle une chose simple, presque brutale: l’histoire ne se mendie pas, elle se prend en charge. Et cette prise en charge commence par le droit de dire “nous” sans demander la permission.


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