Bénin–Niger: la décrispation à l’épreuve du réalisme

Publication originale : Regard lambda n°1

Roméo Kossi FANGNINOU, PhD.

Docteur en droit public
Expert en gouvernance démocratique
Prix de thèse Maurice AHANHANZO-GLELE
Secrétaire général de l’Association Béninoise de Droit Constitutionnel (ABDC)

Pour une paix qui ne soit pas qu’un sourire diplomatique

Trois ans de frontière fermée. Trois ans où deux peuples frères, unis par l’histoire, la langue et le sang, se sont retrouvés étrangers l’un à l’autre sur ordre des chancelleries. Le coup d’État de juillet 2023 à Niamey, suivi des sanctions de la CEDEAO et de la fermeture de la frontière par le Bénin, avait ouvert une plaie durable : accusations croisées, rupture du commerce formel, silence glacial entre Cotonou et Niamey. Puis vint l’alternance béninoise. Le président Romuald Wadagni, dès son investiture, choisit d’inviter les délégations de l’AES et se rend lui-même à Niamey accueillir la main tendue du général Tiani. Un comité bilatéral est formé. L’espoir renaît. Mais entre l’élan du coeur et la froideur des intérêts d’État, où se situe la véritable trajectoire des relations bénino-nigériennes? S’il est indéniable que les deux nations amorcent une décrispation sincère (I), celle-ci demeure néanmoins contrainte par la rationalité réaliste qui gouverne les rapports entre États (II).

I. L’amorce manifeste d’une décrispation bilatérale

Cette décrispation s’observe d’abord dans les gestes politiques posés de part et d’autre, qui traduisent une volonté réciproque de tourner la page (A), avant de se prolonger dans un cadre institutionnel chargé de la concrétiser (B).

A. Le bras tendu réciproque, symbole d’une volonté commune de réconciliation

Le geste inaugural revient au Bénin: en conviant les délégations de l’AES, dont celle du Niger, à son investiture, le président Wadagni rompt symboliquement avec trois années de silence. Ce geste protocolaire signale une disponibilité au dialogue. Le Niger répond avec la même intensité, en dépêchant une délégation de haut rang. La réciprocité s’installe lorsque le nouveau chef d’État béninois choisit Niamey parmi ses premières destinations officielles, et invite à son tour le général Tiani à se rendre au Bénin. Ces actes, mis en miroir, dessinent une chorégraphie diplomatique classique de sortie de crise, où chaque partie valide la sincérité de l’autre par un geste équivalent.

Ces symboles politiques, pour porteurs qu’ils soient, ne suffisent pas à eux seuls à rouvrir une frontière: il fallait qu’ils se traduisent en un cadre de travail concret.

B. La mise en place rapide d’un comité technique, preuve d’une volonté politique réelle

Au-delà des symboles, les deux États se sont dotés d’un instrument concret: un comité bilatéral chargé d’examiner les conditions de la réouverture frontalière. La célérité de ses travaux, rendus dans un délai resserré, traduit une volonté politique qui dépasse la simple courtoisie diplomatique. Lorsqu’un État accepte de structurer dans le temps court une négociation aussi sensible, c’est qu’il y voit un intérêt supérieur à l’inertie. La décrispation cesse alors d’être un mot et devient un processus institutionnel.

Mais ce volontarisme institutionnel, aussi réel soit-il, ne doit pas occulter une réalité plus dure : celle des intérêts d’État, qui reprennent toujours leurs droits dès qu’il s’agit d’acter une ouverture effective.

II. La persistance du réalisme souverainiste comme frein structurel

Ce volontarisme affiché se heurte en effet à la logique réaliste des relations internationales, perceptible d’abord dans le discours présidentiel béninois lui-même (A), puis plus nettement encore dans les conditions posées par la délégation nigérienne (B).

A. Le discours présidentiel, révélateur d’une ouverture mesurée et conditionnée

Mais l’analyse juridique et politique se doit de dépasser l’enthousiasme des images. Le président Wadagni, dans son propre discours d’investiture, pose une limite implicite: le Bénin restera ouvert au monde, sans jamais s’éloigner de lui-même. Cette formule, en apparence consensuelle, est en réalité une clause de sauvegarde souverainiste. Elle rappelle, conformément à la théorie réaliste des relations internationales, qu’aucune ouverture ne se fait au détriment de l’intérêt national. Le Bénin tend la main, mais sans abdiquer ses choix stratégiques propres, notamment son ancrage dans la CEDEAO que le Niger a quittée.

Si la prudence béninoise demeure feutrée, celle du Niger s’exprime, elle, sans détour, à travers des préalables clairement formulés.

B. Les préalables nigériens, expression d’une méfiance sécuritaire persistante

Le réalisme s’exprime avec plus de force encore du côté nigérien. Niamey conditionne la réouverture à deux exigences non négociables: un accord de non-agression garantissant qu’aucun territoire ne servira à déstabiliser l’autre, et une transparence totale sur les dispositifs militaires étrangers présents en territoire béninois. Ces préalables trahissent une suspicion qui n’a pas disparu avec les sourires de Niamey. Ils rappellent qu’en relations internationales, la confiance ne se décrète pas: elle se construit par des garanties vérifiables. Le Niger, en posant ces conditions, agit en État rationnel qui sécurise ses intérêts avant d’ouvrir sa porte.

Reste alors à savoir comment transformer cette tension entre élan politique et prudence stratégique en paix durable et tangible pour les deux peuples.

Conclusion

La décrispation entre le Bénin et le Niger est réelle, mais elle reste suspendue entre l’élan politique et la prudence stratégique. Or, pendant que les chancelleries négocient, les peuples paient le prix de la fermeture.

Pour transformer la volonté politique en paix durable, deux leviers concrets s’imposent: premièrement, fixer un calendrier précis et public de réouverture, assorti d’étapes vérifiables, pour que les populations cessent de vivre d’annonces sans lendemain; deuxièmement, opérationnaliser sans délai la cellule bilatérale de renseignement proposée par Niamey, qui peut devenir le socle d’une confiance sécuritaire durable plutôt qu’une simple concession diplomatique.

Pourquoi ? Car notre ennemi commun inquiète plus que nos partenaires d’ailleurs ne rassurent.

Ma conviction est qu’il n’y a pas de formule magique dans ce processus, mais qu’il y a de la magie dans la formule de la transparence et de la confiance réciproques entre nos deux États!


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